Le chant double de Lucia Joyce

Bon, il est temps de vous présenter le chapitre le plus complexe du livre mais également le plus jouissif et le plus gratifiant, le chapitre 26 intitulé  « Battre la campagne », qui nous fait entrer dans le monde de la conscience démultipliée et meurtrie de Lucia Joyce. Cette dernière fut internée plusieurs décennies à l’asile de Saint-Andrews, à Northampton, et Alan Moore, qui rend hommage à Joyce de plus d’une façon dans Jérusalem, a donc décidé de consacrer à Lucia un chapitre entier. Pour cela, il a choisi de lui offrir une voix inspirée de Finnegans Wake, c’est-à-dire une façon de penser et parler à plusieurs niveaux en même temps. Pour lire ce chapitre, il faut à la fois tendre l’oreille et loucher. Tendre l’oreille : parce ce qui à première vue paraît obscure s’ouvre comme un origami dès qu’on le lit à une certaine cadence ; loucher, parce que les mots mêlés finissent par sauter aux yeux dès lors qu’on y prête attention.

Evidemment, pour traduire ce chapitre, il fallait faire certaines recherches, mais heureusement il existe une biographie assez documentée de Lucia Joyce, écrite par Carol Loeb Shloss, et à laquelle Alan Moore, comme j’ai pu m’en apercevoir, a abondamment puisé. Il fallait donc s’en imprégner, tout comme il fallait se renseigner sur les autres « hôtes » de l’asile psychiatrique où fut enfermée Lucia, or ils sont assez nombreux et prestigieux, depuis John Clare jusqu’à Dusty Springfield en passant par le compositeur Malcolm Arnold et quelques autres. Une fois devenu spécialiste ès lunatiques northamptoniens, et après avoir pris le temps d’apprendre à loucher des deux oreilles, le traducteur peut se lancer dans un exercice assez pervers : traduire de l’anglo-moorien à l’anglais, puis de l’anglais au français, puis du français au… franco-moorien.

Prenons un exemple, prenons le début du chapitre, la première phrase. Voici la version anglaise :

“A wake, Lucia gets up wi’ the wry sing of de light.”

On peut distinguer une première couche superficielle, qui donne le sens premier: “Awoke, Lucia gets up with the rising of the light”. Autrement dit: “Réveillée, Lucia se lève avec le lever du soleil.” Mais on est bien obligé de remarquer que cet énoncé a été altéré en anglais. « Awoke » est devenu « a wake » – allusion claire d’emblée au livre joycien. Le « rising » est devenu le « wriy sing », c’est-à-dire « le chant narquois ». Et « de light » semble faire apparaître autre chose qu’une lumière, un « delight », un plaisir. Partant de là, le traducteur peut traduire, non pas traduire ce qu’il voit et entend, mais ce qu’il sent qu’il se passe. Il faut recommencer en français, et non juste opérer un glissement. Ma version, qui n’est qu’une version parmi des centaines, est la suivante :

« Rêvéillée, Lucia salève au primé rayson du célœil. »

L’oreille y peut entendre ceci :

« Réveillée, Lucia se lève aux premiers rayons du soleil »,

mais déjà le rêve s’est mêlé au réveil ; se lever est devenu « salève » (où l’ont peut entendre « sale ève », car Lucia est seule et souillée ici-bas, mais aussi « salive » car les médicaments ont un effet déplorable sur sa diction; en outre le mot « ève » figure dans la première phrase de Finnegans Wake, comme d’ailleurs le mot « shore », rivage, qu’on retrouve aussi un peu plus loin, dans « shore enearth », double de « sure enough »…, mais passons) ; premier devient primé, afin que sa valeur ressorte ainsi que la possibilité d’une rime; le rayon absorbe en lui ce qui reste de raison ; et dans le soleil brille désormais un œil qui semble extrait du ciel. On est, je le concède, dans la recréation,  et il y avait bien évidemment d’autres solutions sans doute plus proches. Mais traduire c’est aussi parier, parier sur la langue qu’on recrée, parier sur la nouvelle forme d’audition à laquelle accède le lecteur avec un peu de bonne volonté.

Continuons encore un peu (puis ça sera à vous de jouer):

« Salon lavis des médechiens et gratte-malades, el aède toute évidanse un mystoire, mais fossile à résourdre, du monument quelle avalanche ses merdoques à heurts frixes. »

Vous entendez ? Selon l’avis des médecins et garde-malades, elle est de toute évidence un mystère, mais facile à résoudre, du moment qu’elle avale ses médocs à heures fixes… Vous avez entendu bien sûr d’autres choses, la danse dans l’évidence, l’histoire dans le mystère, la merde dans les médocs, le heurt dans l’heure…

Très vite, vous vous sentirez poussez non pas des ailes, mais d’autres paires d’oreilles et d’yeux (dieux!), le jeu (je!) vous donnera le tournis, vous deviendrez polygrotte, vous découvrillerez l’obscène sous le cortois, l’unceste sous la doublicité, et vous vous demanderez si même le titre du roman – Jérusalem – ne cherche pas à vous dire, qui plus en français : j’ai ruse à l’âme…

 

 

 

 

Salon lavis des médechiens

et gratte-malades, el aède toute évidanse un mystoire, mais fossile

à résourde, du monument quelle avalanche ses merdoques à heurts frixes

 

 

 

R êveillée, Lucia salève au primé rayson du céloeil.

 

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