Un démon sinon rien

Le chapitre intitulé « Le Vol d’Asmodée » va mettre en présence le petit Mick Warren avec un personnage mythique : le démon Asmodée. Passons sur le sobriquet que lui a concocté Moore – Sam O’Day… – et penchons-nous sur ce beau diable. Connu sous d’innombrables autres noms, il a commencé comme chérubin céleste mais, la crise aidant, il s’est rebellé contre Dieu, ce qui lui a valu une déchéance de nationalité, et s’est donc reconverti dans divers péchés dont le plus sympa, la luxure. C’est lui le patron des clandés et des maisons de jeu, et il adore faire peur, ce qui n’est pas trop difficile vu son physique très particulier. Il est réputé pour soulever les toits des maisons et mater à l’intérieur, ce qui fait de lui je suppose le saint patron de la NSA. Le Lemegeton, que je n’ai pas sous les yeux, le classe en 32ème position et nous rappelle qu’il a trois têtes : une de buffle, une d’homme et une de bélier, bref, un fin troupeau à lui tout seul. Mais ce n’est pas un inculte (lui), et il donne des cours du soir, enseignant tour à tour la géométrie, l’arithmétique et l’artisanat. Si vous voulez en voir une représentation en 3D, allez voir l’église de Rennes-le-Château, c’est lui qui soutient le bénitier.

Dans le roman de Moore, Asmodée se révèle assez bon enfant, et plutôt farceur. Quand il tombe sur Mick, son sang de crapaud ne fait qu’un tour :

« Il se dégageait des événements gravitant autour de cet enfant démuni un grisant parfum de complexité, subtil comme les rouages d’une fourmilière, comme les équations d’une tempête. Les possibilités d’une distraction alambiquée qu’offrait au Malin cette petite âme paumée étaient un cadeau si inattendu qu’il fit malgré lui un pas en arrière. Les collerettes de dragon qui frangeaient son image ondulèrent d’excitation, se soulevant pour faire étalage de ses couleurs héraldiques, rouge et vert, l’effusion et la jalousie.

— C’est toi Michael Warren ? C’est à toi qu’on doit tous ces ennuis ? »

D’un naturel moqueur, il offre au gamin une visite guidée de l’En-haut, en mode « fast and furious » mais dans les airs, tant qu’à faire. Bien sûr, en échange de cette trépidante virée céleste, il demande à l’enfant un petit service. Il lui demande de tuer quelqu’un. Or, à aucun moment dans le roman, Moore (ou Asmodée) ne nous donne l’identité de cette potentielle victime, ce qui est surprenant, dans la mesure où, dans cette vaste machine interconnectée qu’est Jérusalem, tout se répond, fait écho, etc. Quelle peut donc être l’identité de la personne que le démon de la dissipation tient à tout prix à réduire en bouillie ? Qui peut être l’ennemi public ou privé numéro un d’Asmodée ?

Franchement, je ne vois que deux candidats à ce poste redoutable : Alan Moore ou le lecteur. Ecrire ou lire Jérusalem reviendrait alors à détrôner celui qui soulève les toits pour regarder l’intimité des gens. A devenir soi-même Asmodée. Ce qui, si l’on y réfléchit, n’est pas complètement absurde, puisqu’on sait – et c’est Moore qui le dit… – qu’Asmodée « prend la forme de Salomon et pousse cette incarnation jusqu’à achever la construction du temple de Salomon à Jérusalem ». Ajoutons tant qu’on y est le traducteur à la liste des possibles rivaux d’Asmodée – après tout, si quelqu’un aime à « pousser l’incarnation jusqu’à », c’est bien lui.

 

 

 

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