Les escargots sont-ils anagrammatiquement corrects?

 

J’accélère un peu, je laisse de côté le dernier chapitre de la première partie et passe directement au premier chapitre de la deuxième partie. On a quitté Northampton, ou plus exactement on est au-dessus, dans un endroit mystérieux appelé l’En-haut. Michael Warren est encore enfant à l’époque et est en train de vivre une expérience de mort imminente. Profitant de ce trépas provisoire, il se retrouve dans un monde interlope où il fait la connaissance d’une bande de sacripants, le Gang des Enfantômes, lesquels vont l’initier aux mœurs de cet au-delà très particulier. Le traducteur, lui, va faire une expérience de contrainte linguistique imminente, et devoir y survivre. Car les « nouveaux-morts » ont du mal à parler dans l’atmosphère de la « jointure-fantôme », ce non man’s land qui sépare le monde des vivants de la dimension supérieure appelée Mansoul. Leurs mots sont déformés, d’autres mots chargés d’autres sens pointent leur syllabe à chaque coin de vocable. Ainsi, la première phrase de Mick n’est pas « What has happened to me » mais « And throttles happy tune me? » Heureusement, Mick finira pas apprendre à articuler comme il faut et le traducteur pourra – presque – respirer. Mais d’autres pièges nous guettent. Car le monde réel subit lui aussi des altérations. Ainsi, un magasin qui dans le monde réel s’appelait « Chasterlaine’s » devient « Realist Chanes », puis, quelques secondes plus tard, « Hail’s ancester », et enfin « The Snail Races ». Le lecteur un peu attentif aura reconnu ici une opération linguistique éminemment jubilatoire: l’anagramme. Dans le cas précis, on travaille sur quatre sens à partir de douze lettres. En outre, le dernier avatar de l’anagramme – The Snail Races / les courses d’escargot – donne lieu à une description de la vitrine du magasin mettant en scène des escargots. Donc, le traducteur va pouvoir tricher – c’est son job – mais dans certaines limites raisonnables, puisqu’il devra garder le mot d’origine – Chasterlaine – et retomber sur ses pattes, ou plutôt celles de l’escargot, qui n’en a pas, n’étant qu’un pied.

Je suis donc parti de ce contraignant Chasterlaine (adieu le ‘s) et je l’ai ainsi décliné: « Chanter l’Asie », puis « Chien Astral », et enfin, « Hélice Satan ». C’est un peu tordu, certes, et on doit pouvoir échouer mieux, mais cette image de l’hélice m’a permis de reconnecter la description à la spirale de l’escargot. Globalement, ça marche, ou du moins ça rampe, d’autant plus que le lecteur français ne va pas s’arrêter en pleine lecture pour se demander comment a fait le traducteur, ni pourquoi. Le lecteur se pose rarement cette question, et c’est tant mieux. Pourquoi ne se la pose-t-il pas, alors qu’il sait qu’il a entre les mains une traduction? C’est une bonne question mais je ne me remercie pas de l’avoir posé. Sans doute l’explication la plus plausible est-elle la suivante: le lecteur de traduction sait que le texte qu’il lit est « re-né », revenu d’entre les ombres, qu’il recommence, pour lui, rien que pour lui. Surtout, le lecteur veut vivre l’expérience de la lecture dans sa pureté, son immédiateté. Il sait bien qu’un pain anglais n’a rien à avoir avec une baguette parisienne, mais ça ne l’empêche pas de manger le pain traduit sans s’étonner de son goût. Donc, il avale des couleuvres, ou parfois des escargots. Ça tombe bien, les Anglais ne mangent pas d’escargots. En revanche, ils organisent des courses d’escargots. Comment voulez-vous traduire une course en repas? Transposer: ce mot veut bien dire ce qu’il veut dire, surtout si on le prend dans le sens musical: « noter ou exécuter un morceau dans un ton différent de celui de l’original ».

Le traducteur joue avec les tons. Il apprend à entonner, puis à détonner, et avec un peu de chance il étonnera. Finalement, une traduction n’est qu’une version simplifiée de l’anagramme. Au lieu de partir d’une douzaine de lettres, on travaille à partir de quelques millions de signes. On comprendra que dans ces circonstances, aussi atténuantes qu’exténuantes, les possibles soient légion. De toute façon, depuis que Etienne Klein, Jacques Perry-Salkow et Donatien Mary ont démontré, dans leur ouvrage intitulé Anagrammes renversantes: le sens caché du monde, que « la théorie de la relativité restreinte » était « vérité théâtrale et loi intersidérale », on se sent mieux.

 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire