Moore et les Beatles: d’un sergent l’autre

Le chapitre 10 s’intitule « Hark ! The Sound Glad ! ». Le titre fait référence à un hymne écrit par Philip Doddridge, où la venue du Sauveur est annoncée, et avec lui les bienfaits dispensés aux pauvres. On est évidemment à Northampton, cette fois-ci, dans l’immédiate après-guerre, en compagnie de Tommy Warren, le futur père d’Alma et de Mick. Il grille une cigarette dans la nuit, sur la Wellingborough Road, en attendant que sa femme Doreen accouche à St. Edmund’s Hospital. L’attente est longue, et les pensées de Tom vont et viennent dans l’obscurité tels ces cigarettes qu’il propulse à l’estime dans le caniveau. Tom se souvient en particulier du jour où il avait emmené son premier flirt, une certaine Liz Bayliss, au music-hall pour voir le comique Max Miller. Ce Max Miller vaut la peine qu’on s’attarde un peu sur lui…

Né en 1894 à Brighton, Max Miller fut un des comiques les plus célèbres de sa génération, un des fondateurs de ce qu’on appelle aujourd’hui le « stand up », autrement dit le comique de scène, le monologue comique. Il élevait des perruches chez lui et avait coutume de dire qu’il avait assez d’argent pour vivre tranquillement le reste de sa vie – s’il mourait demain. Sur scène, Miller n’y allait pas avec le dos de la cuiller, alignant les allusions grivoises à une époque où la censure dressait l’oreille à la moindre dissonance sémantique, se payant le luxe d’arrêter ses vannes juste avant la chute puis de gourmander le public qui riait pour son esprit mal placé. Miller arrivait sur scène avec deux livres, un blanc et un bleu. Le blanc était censé contenir les histoires drôles convenables, le bleu les histoires épicées. Miller chantait également – sa chanson Let’ have a ride on your bicycle » fut longtemps censurée par la BBC.

Dans Jérusalem, Tom assiste donc à une représentation, et le lecteur a droit à une petite histoire coquine racontée par Miller, authentique par ailleurs, avec une chute à « double entendre » – bon, aujourd’hui ça fait sourire, mais à l’époque les gens se gondolaient et se poussaient du coude. C’est tout le charme du roman d’Alan Moore : faire revivre des instants passés, non pas conservés dans la naphtaline, mais animés, réanimés, et permettant de mieux sentir l’esprit d’une époque. C’est surtout l’occasion de revenir sur cette histoire de music-hall, de vaudeville, si importante dans la construction de l’humour anglais, et qui, sous des formes diverses, perdure contre vents et marées.

Quel rapport, me direz-vous, avec les Beatles ? Eh bien, les fans des Beatles, et en particulier de l’album Sgt Peppers, dont on fête en ce moment le demi-siècle, le connaissent de façon subliminale puisqu’il apparaît sur la pochette de l’album, juste au-dessus des Beatles de cire de Madame Tussaud (et juste en dessous de Sir Robert Peel, l’homme à l’origine des « bobbies »). Doit-on préciser que le véritable nom de Miller était Sargent ? C’est peut-être aller chercher trop loin. Rappelons néanmoins que la chanson « A Day in The Life » fut à l’époque également censurée par la BBC, car selon la radio elle « pouvait encourager une attitude permissive à l’égard de la prise de drogues ». Bref: entendez ce son joyeux…

 

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