Allez voir cette maudite: éloge des matrones

Le chapitre 9 – La brise qui dérange son tablier… – met en scène une certaine Mrs. Gibbs, « deathmonger » de son état. C’est quoi, une « deathmonger »? Littéralement, quelqu’un qui fait commerce des morts. Chez Moore, le mot désigne une réalité très précise: il désigne ces femmes qui veillaient à la fois aux naissances – elles étaient donc, bien qu’officieusement – sages-femmes, s’occupaient souvent des avortements clandestins, et présidaient à la toilette des morts. Dans un passionnant entretien, Alan Moore s’est expliqué sur ce terme et la réalité qu’il cache:

« La grand-mère de mon père était une « deathmonher »; bon, je crois que ce mot n’existe pas en dehors d’un certain quartier de Northampton, même si ce genre de femmes existait ailleurs. Une deathmonger c’est quelqu’un qui se rend dans les quartiers trop pauvres pour avoir des sages-femmes ou des croque-morts, c’est une femme de la classe ouvrière, toujours une femme, elle habite en général au bout de la rue et elle vient vous aider pour un shilling. Donc, si vous allez accoucher, vous appeler la deathmonger. Et ma mémé était une deathmonger. Une femme terrifiante. Mais je crois qu’elle a embrassé la profession après la mort prématurée de sa première fille, à l’âge de dix-huit mois, et je me suis dit, ma foi, c’est une étrange histoire, qu’il faudra raconter. »

L’histoire des sages-femmes est une histoire édifiante, qui permet de mieux comprendre la lutte des hommes pour s’emparer d’une zone de savoir (et de pouvoir) qui leur échappait encore. L’histoire de l’humanité est peut-être l’histoire de la lutte des classes, mais c’est aussi celle du contrôle des naissances. Chez Moore, c’est l’occasion d’un des plus beaux et des plus poignants chapitres du livre: il campe la scène de l’accouchement avec une richesse de détails incroyables et celle de l’ultime toilette avec une délicatesse et une psychologie qui en imposent. Il n’est pas indifférent que Moore ait choisi de rendre hommage à ces femmes de l’ombre qui permirent à des milliers de femmes dans le dénuement d’accoucher à peu de frais (ou d’avorter), et ce dans une discrétion plus que nécessaire en regard des lois de l’époque.

Pour mieux comprendre ce statut menacé de « deahtmonger », on se reportera à l’ouvrage essentiel de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes & infirmières – Une histoirE des femmes soignantes, ouvrage paru aux Etat-Unis en 1995 et publié en France aux éditions Cambourakis dans la collection « Sorcières », dans une traduction de L. Lame. J’en cite ici un extrait très éclairant au regard du chapitre qui nous préoccupe (même si le contexte est ici états-unien et non britannique):

« Etat après Etat, des lois pour réglementer l’exercice de la médecine scellèrent le monopole des docteurs sur la pratique médicale. Il ne restait plus qu’à se débarrasser des dernières réfractaires de l’ancienne médecine populaire – les sages-femmes. […] Chaque femme pauvre qui s’adressait à une sage-femme était un cas perdu pour l’enseignement et la recherche universitaires. Les femmes de la classe populaire nord-américaine représentaient en effet une énorme réserve de « matériel pédagogique » obstétrique, qui était ainsi gaspillée par des sages-femmes ignorantes. D’autre par, les femmes pauvres payaient aux sages-femmes une somme annuelle estimée à cinq millions de dollars – cinq millions de dollars qui auraient pu revenir à des ‘professionnels’. » (p.88)

Mais revenons à Mrs. Gibbs, notre « deahtmonger » – terme que j’ai d’abord traduit, faut de mieux, par « veilleuse » avant de m’apercevoir qu’il existait un terme en français assez équivalent, celui de « matrone », dont l’un des sens anciens est « une femme qui exerce illégalement le métier de sage femme ou qui pratique des avortements » (source: Centre nationale de ressources textuelles et lexicales), terme qui, tout comme « deathmonger », n’est pas très affable en apparence, d’autant plus que le terme de matrone, qui renvoie en temps normal à une femme « digne et d’âge mûre », peut tout aussi bien se référer à « une femme laide » ou même « une tenancière de maison-close »). La polysémie de ce terme renseigne assez clairement sur la méfiance masculine à l’égard des sages-femmes (et avorteuses). Les sorcières brûlent mieux que les dictionnaires, apparemment.

Mrs. Gibbs tient peut-être son nom de Willard Gibbs, le père de la notion d’entropie, ce qui pourrait assez bien désigner, métaphoriquement, le processus sur lequel veille la matrone: du berceau à la tombe…. On la retrouvera dans la Deuxième partie, en prise avec le démon Asmodée. C’est une des « femmes fortes » du roman, avec Alma, le double féminin de Moore ; Phyllis Painter, qui dirige dans l’En-Haut le Gang des Enfantômes; et une mystérieuse femme balafrée qui aide les déshérités… Elles font pendant aux « femmes brisées » comme Marla Stiles, la junky qui tapine, ou Audrey Vernall, la fille abusée, ou encore Lucia Joyce, l’illustre internée de Northampton.

Ne nous étonnons donc pas si le dernier chapitre de la Troisième Partie, l’avant-dernier du livre, s’intitule « Allez voir cette maudite », allusion à un passage de la bible où est racontée la mort de Jézabel, dont le cadavre est jeté aux chiens. Mais chez Moore, les femmes bafouées – violées, victimes de l’inceste, battues par leur mari, défigurées par les soldats, écartées du pouvoir… – ont droit à une place d’honneur – un peu comme les Vivian Girls de l’artiste Henry Darger, dont l’univers a plus d’un lien avec celui de Moore. A l’image de l’arrière-grand-mère paternelle de l’auteur, elles travaillent non seulement dans l’ombre, mais façonnent les ombres. Elles sculptent la nuit de l’inconscient collectif. Et quand un homme ou un démon ose les menacer, elles lui rient au nez et lui jette des viscères de poisson (seule façon de décourager les asmodées de cette terre…).

 

 

 

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