Le cœur forain du feu éternel: Moore, bravoure

Dans Jérusalem, rien n’est laissé au hasard. Tous les fils sont tenus, reliés, et échangent plus ou moins secrètement leurs vibrations. Dans le neuvième chapitre – en fait le 8, puisqu’il y a un prélude –, on découvre Snowy, le fils d’Ern Vernall, ce peintre de cathédrale devenu fou après qu’un ange peint s’était animé pour lui parler. Il est, comme son père, dans les hauteurs, plus exactement sur un toit. En bas, dans la rue, à même le pavé, sa femme Louisa est en train d’accoucher, entourée de badauds, mais heureusement secondée par une sage-femme de fortune. L’abstrait et le concret, deux visions, la folie et la raison…

« Au fond de lui, sous le blanc glacis de ses cheveux, se dressaient des églises-bordels où s’engouffraient par une porte le vaste Atlantique et par une autre une rutilante parade sauvage de clowns et de tigres, de filles montées sur des chevaux avec de grands panaches de plumes, un déluge scintillant de sons et d’images, d’impressions au pastel exécutées prestement par un caricaturiste fébrile, des vignettes de mélodrames d’une charge truculente qui se jouaient derrière le rideau rose et pelucheux de ses paupières, le monde entier avec ses heures de marbre luisant, ses siècles de lichen et ses moments de bouffe-cul, chaque seconde explosant en permanence en un millier d’années d’incident et de fanfare, une incessante conflagration des sens au sein de laquelle se dressait Snowy Vernall, les yeux écarquillés et fixes face au brillant cœur forain de son propre feu éternel. »

D’emblée, le ton est donné. Mais si l’ambiance est foraine, c’est parce que le monde, en plus d’être un cirque, relève du cycle…

Le titre du chapitre peut sembler a priori anodin – « Do as you darn well pleasey », autrement dit, fais comme tu veux… – mais il s’agit en fait d’une citation, d’un vers tiré d’une célèbre chanson populaire anglaise, « The Lambeth Walk », extraite d’une comédie musicale (Me and My Girl). Si le choix de ce titre est signifiant, c’est parce que le titre de cette chanson renvoie à une rue de Londres éponyme. Or il se trouve que le toit  où parade et oscille ce cinglé de Snowy domine précisément Lambeth Walk. Tous les lecteurs anglais ne relèveront peut-être pas l’allusion, certes, et le lecteur français encore moins (mais rien n’empêche d’intituler le chapitre « fay ce que vouldras »…). Ceci dit, les allusions (cachées) n’ont pas vocation à donner des clins d’œil ni donner des coups de coude: ce sont avant tout des marqueurs, des inscriptions, parfois de simples traces, ou empreintes. Elles sont une manière de graver le territoire du livre, ce sont des balises discrètes, dont l’écrivain a besoin pour soutenir l’édifice. Elles posent bien entendu l’épineuse question de la compétence du lecteur, mais elles font partie d’un plus vaste ensemble, et nous rappellent surtout que chaque lecteur peut voir ou entendre des choses différentes en fonction de sa culture, de sa sensibilité, de sa mémoire, etc. La compétence du lecteur n’est jamais simple affaire de savoir – elle reste aléatoire, poreuse, vaporeuse, changeante, sujette à l’erreur. Le cerveau, lui, fait son marché, merci.

Mais revenons au chapitre lui-même. C’est un des (nombreux) morceaux de bravoure du roman. Sur les toits, un dément dont on découvre qu’il maîtrise l’art de plier l’espace pour mieux s’y déplacer, grâce à la théorie du tore (on y reviendra plus tard); en bas, dans le caniveau, une parturiente livrée à elle-même. En quelques pages seulement, Moore s’offre le luxe d’exposer la théorie de la relativité, de peindre une scène au ralenti en décrivant chaque son dans son étirement et chaque image dans sa déformation, d’imaginer un monde apocalyptique où les fougères ont envahi Londres, d’évoquer la figure de William Blake, de se livrer à un peu d’étymologie sur le nom des Vernall, de lâcher l’air de rien quelques « spoilers » qu’on ne comprendra que cinq cents pages plus loin… C’est un chapitre qui tourne autour de l’idée de matrice, de naissance – celui qui lui succédera sera nettement plus sombre, et mettra en scène la fameuse veilleuse, qui préside aux naissances et à la toilette des morts…

Snowy se tient debout sur le toit, bras tendus sur les côtés, avec, dans chaque main, un bouton de porte en verre, à facettes, qui renvoie la lumière:

« John Vernall, l’insensé, offrait sa silhouette anonyme au bord du toit avec le soleil derrière sa tête et ses cheveux blancs tel un feu de Saint-Elme ou du phosphore, ses bras levés en l’air, oiseau-tempête émacié descendu après le déluge, des lambeaux d’arc-en-ciel entre ses serres brandies, de radieuses banderoles fusant par les failles entre ses poings de feu contractés. Des spectres lumineux déversaient sur la foule soudain silencieuse des ailes de phalènes brillantes, déchirées mais palpitant néanmoins sur les tuyaux d’écoulement, les perrons, les joues et les mentons des gens. »

Difficile de ne pas penser aux peintures de William Blake, qui montrent très souvent un être – dieu, ange, entité… – les bras écartés, dispensant la lumière sur les déshérités… On ne s’étonnera pas non plus que le message qu’inscrit Snowy à la craie sur la brique de la cheminée – « Snowy Vernall springs eternal » – soit une allusion à des vers d’Alexandre Pope (« Hope springs eternal in the human breast »… dans An Essay On Man). Si l’on ne connaît pas ses vers, alors peut-être les a-t-on déjà entendus, puisque tout résonne, tout est cycle… Oui, les vers de Pope, eux aussi, ont voyagé depuis: on les retrouve dans l’album Power of Eternity, du groupe Wishbone Ash, que Moore connaît sûrement, mais aussi dans l’album « Reason & Madness » (raison & folie) de Hanging Doll, un groupe gothique de Birmingham – groupe dont le batteur, Alex Cooper, est un grand admirateur d’un disque intitulé A Thousand Strands, disque réalisé par The Dandelion et… Alan Moore.

Le lecteur n’a plus qu’à se laisser aller — et  le hasard à bien se tenir…

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