Clare l’obscur

La dernière fois, j’avais évoqué le nom de John Clare. Ce poète anglais occupe une place particulière dans le Jérusalem d’Alan Moore. Mais rappelons d’abord qui était Clare et quel est son rapport à Northampton. En 1841, s’échappe de l’asile d’Epping où il était interné pour de graves troubles de la personnalité et marche pendant plusieurs jours pour rentre chez lui, parcourant près de cent vingt kilomètres. Son but ? Retrouver le premier amour de sa vie, une certaine Mary Joyce, morte hélas depuis trois ans. Clare était fils de fermier, mais très tôt il manifesta un sincère et vibrant engouement pour la poésie, et ses premiers textes furent remarqués par un éditeur qui décida de les publier. Le jeune prodige bénéficia d’un engouement, hélas fugitif, pour la veine pastorale. Il connut donc un certain succès avec son premier recueil, mais dut déchanter assez vite. Il commença alors à montrer des troubles de plus en plus prononcés, et dut être interné et traité. Après sa fuite d’Epping, il restera un temps auprès de sa famille mais devra finalement être interné à l’asile de Northampton, au Saint-Andrew’s Hospital – où il passera les vingt-trois dernières années de sa vie, de plus en plus obnubilé par la figure plurielle de Mary.

Afin de mieux comprendre l’intérêt que porte Moore à Clare, il n’est pas inutile de faire un détour par… Iain Sinclair, et en particulier par son livre Edge of the Orison, dans lequel Sinclair refait à pied, avec sa femme Anna, le trajet mythique de Clare. Dans un chapitre intitulé « Northampton », Sinclair fait escale chez Moore, et les deux écrivains se livrent à un pèlerinage sur les traces du poète. Sinclair décrit un Moore assez emblématique : vêtu d’une veste noire, agitant sa canne de mage, les ongles couleur argent:

« Il repousse de sa griffe un pan de rideau humide de son épaisse chevelure, chanvre brun rougeâtre de longueur Jésus. Une barbe poivre-et-sel cardée tel un Robert Newton pirate: Barbe-Noire sans les pointes enflammées… »

On retrouve dans les errances psychogéographiques de Sinclair nombres d’éléments qui auront une place de choix dans Jérusalem (lieux, personnages historiques, monuments, etc.) Sinclair rappelle également que Moore a consacré un chapitre à Clare dans son précédent roman, Voice of the Fire. Il faut dire que l’asile de Saint-Andrew est un peu le trou noir de Jérusalem, une sorte de vortex à la fois spatial, temporel et linguistique, riche en résidents célèbres (outre John Clare, comptez Dusty Springfield (désinto), Michael Jackson (paranoïa), Lucia Anna Joyce (à laquelle Beckett rendit visite), J.K. Stephen (qu’on prit en temps pour Jack l’Eventreur, Violet Gibson (qui tira sur Mussolini) et même Patrick MacGoohan, le « Prisonnier » himself…  – ils seront tous (ou presque) présents dans Jérusalem, grâce à la folie visionnaire de la fille de Joyce).

Il existe également un ouvrage historique intitulé St Andrew’s Hospital, The First One Hundred and Fifty Years (1838-1988), ouvrage comportant un chapitre passionnant et détaillé sur l’internement de Clare. Dans ce livre, figure à la page 135 la reproduction d’une peinture de George Maine (cf. illustration de ce post), montrant le poète assis dans son lieu préféré,une alcôve du portique d’All Saint’s Church – et bien sûr, on trouvera chez Moore un chapitre situé à cet endroit même, avec non seulement Clare dans son alcôve, mais également John Bunyan, Becket et Beckett… Je résume? Deux Becket(t); deux Joyce (Lucia et Mary), deux Clare (le poète et ses doubles: Clare se prenait pour Byron sur la fin de sa vie…). Avançons donc une théorie hardie: Jérusalem est un grand roman bipolaire…

Note : Pour ceux et celles souhaitant en savoir plus sur Clare et son œuvre, je renvoie aux deux traductions existantes en français : les Poèmes et Proses de la folie de John Clare, traduit par Pierre Leyris,, éd. Mercure de France (1969) et le Voyage hors des limites de l’Essex & autres textes autobiographiques, traduit par Pascal Saliba, et publié par les excellentes éditions Grèges.

 

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