Alan Moore, Shakespeare et une bonne biture

Le chapitre 8 s’intitule Atlantis et met en scène le personnage de Benedict Perrit. Le lecteur l’a déjà entraperçu à la fin du Prélude, parmi les nombreuses personnes venues assister au vernissage d’Alma Warren (où se rend Mick, le frère d’Alma). Le lecteur a par ailleurs croisé un certain Jem Perrit au chapitre 3, ivrogne assoupi sur le siège de sa carriole – heureusement, le cheval de Jem connaît le chemin par cœur. Benedict n’est autre que le fils de ce Jem et il tient de son père un penchant certain pour la boisson. Mais ce n’est pas tout : Benedict Perrit est poète, même s’il n’écrit plus. Il vit toujours chez sa mère, une brave femme qui le supporte de moins en moins.

C’est l’occasion pour Alan Moore de nous décrire une journée de Perrit, depuis le réveil difficile jusqu’au soir bien arrosé, et l’on se rend vite compte que Moore marche ici sur les traces de Joyce en nous offrant un Leopold Bloom décalqué. D’emblée, le ton est donné, puisque le chapitre débute ainsi :

« Foul fanthoms five his farter lies, and office bones are cobbles made. Ah ha ha ha.”

On aura reconnu, légèrement altéré selon un procédé paronomastique, les vers de Shakespeare extrait de La Tempête ( « Full fathom five thy father lies ; of his bones are coral made »), vers d’autant plus célèbres qu’ils ont été repris par Purcell, entre autres (je vous fais grâce du titre du premier épisode de Hawaii Five-O…) et par Joyce, dans un des chapitres d’Ulysse. Ces vers parlent d’un père au fond de l’eau, aux os devenus de corail. Moore les détourne prosaïquement (le père/father devient le péteur/farter…) sans pour autant lâcher l’ambiance marine, puisqu’il s’agit de décrire l’immersion de Benedict dans les eaux vaseuses du sommeil éthylique.

Bon, pour le traducteur, c’est complexe, parce que les vers de Shakespeare parlent davantage à un lecteur anglo-saxon qu’à un lecteur français, d’où la difficulté de jouer avec l’intertexte original. J’ai donc opté pour une réécriture d’un autre célèbre poème (français, cette fois-ci) à dominante marine, et j’ai altéré le vers baudelairien, pour arriver au résultat suivant : Homme ivre, toujours tu siffleras ton verre (je vous rappelle l’original, nettement meilleur : Homme libre, toujours tu chériras la mer…) C’est typiquement le cas où le traducteur doit imposer une solution qui passe entre les gouttes, tout en sachant que d’autres solutions, sans doute meilleures, peut-être pires, sont possibles. Il s’agit de faire résonner une petite clochette au fond de la mémoire auditive du lecteur, sans trop insister, et en gardant à l’esprit ici le glissement poétique/prosaïque.

Ce qui est sûr en tout cas c’est que le traducteur a intérêt à connaître le vers de Shakespeare si’l veut l’identifier déguisé, sans quoi il risque de nager par cinq brasses de fond dans l’hermétique… Voilà pourquoi tout traducteur d’anglais a intérêt à avoir lu le grand Bill dans le texte, ce qui somme toute relève plus de la jouissance que de la souffrance. Et Joyce. Et T.S. Eliot. Et Proust, bien sûr. Et Claude Simon. Et Balzac. Et Hugo. Et surtout : John Clare. Ah ah ! Pourquoi John Clare ? La suite au prochain numéro…

 

 

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