D’après une histoire vraie: la face cachée de Jérusalem

Le chapitre 7 s’intitule « Aveugle mais je vois » – une référence à un vers d’Amazing Grace, le cantique le plus célèbre dans la liturgie chrétienne anglaise – vous connaissez peut-être la magnifique version chantée par Mahalia Jackson… Cet hymne date de la fin du XVIIIème siècle, et ses paroles sont l’œuvre du prêtre anglican John Newton, qui fut par ailleurs capitaine de navire négrier avant de militer pour l’abolitionnisme. Or c’est bien d’esclaves dont il s’agit dans ce chapitre, ou plus précisément d’un ancien esclave et fils d’esclave, le dénommé « Black Charley » (son vrai nom est Henry George), une sorte de chiffonnier ambulant qui sillonne la campagne et les villages sur drôle de vélo (ses pneus sont en corde). Black Charley connaît cet hymne, pour l’avoir entendu chanter par les siens dans les plantations, où la chanson est vite devenu un negro spiritual, mais Charley ignore encore tout du passé de son auteur, n’imaginant pas un seul instant que Newton ait pu diriger un navire négrier. Comme on le verra, la vie de Newton est plus complexe que ça, puisqu’il vécut lui-même sous le joug d’un autre esclavagiste…

Black Charley va donc par monts et par vaux, en partant de Northampton, où il remarque une sorte de visage sculpté en haut d’une façade de maison: la tête de Buffalo Bill (eh oui: William Cody himself, qui importa son show jusqu’à Northampton au début du vingtième siècle…).

The Wild West Show parades north along Commercial Road, August 1903.
Elvira Conley (née en 1845)

La vision de Buffalo Bill fait son chemin dans la pensée de Black Charley, qui pense alors à une autre figure du Far West, Elvira Conley. Cette dernière était une ancienne esclave, qui quitta son mari lorsqu’elle découvrit qu’il la trompait, et alla s’installer à Sheridan, au Kansas, où elle tint une blanchisserie (et les Blancs à bonne distance) – c’est elle qui nettoyait le linge sale des deux Bill. Allez savoir quel sang elle dut frotter…

Puis Charley se rend à Olney, pour voir la tombe de Newton, qui ne se trouve pas dans le cimetière mais sous une dalle, dans l’église. Là, le gardien des lieux lui expliquera qui était vraiment Newton. Lors de son retour, Charley croisera également May Warren, l’occasion pour Moore de réécrire une scène déjà vue, mais sous un autre angle (ce procédé est utilisé de nombreuses fois, et chaque fois la scène s’en trouve enrichie, comme dépliée de l’intérieur).

Comme de nombreux autres personnages de Jérusalem, Black Charley a bel et bien existé. Dans divers entretiens, Moore a signalé qu’il s’était basé sur des entretiens avec des locaux ainsi que sur un petit livre compilant des souvenirs d’autrefois, hélas introuvable, et paru en 1987: In Living Memory: Life in the Boroughs. Cet opuscule est une véritable mine! On y découvre au fil des pages des portraits hauts en couleurs qui parlent directement au lecteur de Jérusalem – dont ce portrait du vrai Black Charley, raconté par deux locaux, Jim Short :

Regardez bien le petit dessin qui figure en bas de la page reproduite: il joue un rôle capital et récurrent dans le roman de Moore. Faut-il s’étonner, après cela, de cette mention qui passe presque complètement inaperçue, et qui figure en caractères minuscules sur la page de copyright du roman ? Merci à Jérôme Dayre de me l’avoir signalé, car j’étais passé à côté. Pourtant, cette mention en dit long sur le projet de Moore: « Based on a true story« … D’après une histoire vraie. Vraie, mais jusqu’ici restée dans l’ombre.

 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire