Petit précis de dévoration: Charlot à Northampton

Le chapitre 6, intitulé « Temps modernes », nous présente un nouveau personnage, prénommé Charles mais surnommé Sir Francis Drake, un jeune acteur de music-hall sous les traits duquel le lecteur ne tarde pas à reconnaître… Charlie Chaplin! Drake a vingt ans en ce mois de septembre 1909, donc il est né en 1889, au mois d’avril comme le précise Moore – Chaplin est né le 16 avril 1889. Mais que vient faire Charlot à Northampton?

Il se trouve que Chaplin a fait ses débuts entre autres à Northampton, avec la troupe de Fred Karno, « l’armée de Karno », comme on disait alors; il avait même une doublure qui plus tard fit carrière sous le nom de Stan Laurel. Le chapitre débute devant le Théâtre des Variétés (cf. photo d’illustration de ce post), alors que le jeune Charles fait une pause cigarette. Dans le roman, le jeune drille porte le sobriquet de « Oatsie », fusion slang de « oats » et « barley » (en français, ce sera « Avorge »). Comme la mère de Charlot, la mère d’Avorge souffre de troubles mentaux. Charles incarne également le « vagabond » et « l’ivrogne », une figure qui innerve tout le roman de Moore (avec par exemple le « rough-sleeper » Freddy Allen, un sans-abri qui erre dans les limbes de Northampton).

Une fois de plus, il s’agit pour Moore de déplier les strates historiques des lieux et des personnes. Charles se tient en effet à un carrefour, un croisement, non seulement à un coin de rue précis (Gold Street) mais à un tournant de sa carrière (il ira bientôt en Amérique, où ça marchera nettement mieux pour lui). C’est à ce coin de rue qu’il va croiser d’autres personnages du roman: Black Charley, un ancien esclave devenu chiffonnier, et qui porte inscrite dans sa chair un symbole récurrent dans le roman, mais aussi May Warren, une ancêtre d’Alma et mère d’une fillette angélique qui connaîtra un sort terrible (bienvenue au pays de la mortalité infantile…).

La somme des possibles et des impossibles, une fois plongée dans le bain spatio-temporel, permet plus ou moins de libertés de mouvements. Les chances d’échapper à une existence « préméditée » par la naissance, le statut social, le piège géographique, sont plus ou moins grandes en fonction du hasard des rencontres et du désir d’échapper à ses origines. Les temps modernes? Moore reprend l’imagerie de la grande machinerie qui broie l’homme moderne selon un processus de dévoration et de régurgitation (plus ou moins) infaillible:

« C’était comme si la vie était un énorme engin impersonnel, comme ces machines dans les usines qui continuaient de fonctionner quoi qu’il arrive. La vie vous poussait de l’avant, et voilà tout, vous étiez embringué dans ses circonstances, pris dans ses rouages, jusqu’à ce que vous arriviez en bout de chaine et soyez recrachés, dans une belle boîte si vous aviez de la chance. Les choix étaient apparemment réduits. La moitié de sa vie avait été dictée par la situation financière de sa famille, et l’autre moitié dictée par ses propres obligations, par son besoin d’être adoré de la façon dont sa mère l’avait adoré, par son obsession à réussir et devenir quelqu’un.

Mais l’histoire ne se limitait pas à ça, non ? Avorge savait que c’était l’image que les autres se faisaient de lui, tous ses soi-disant copains de scène, qui ne voyaient en lui un qu’un arriviste, quelqu’un d’avide – avide de femmes, d’un rôle dont il avait entendu parler, de gloire, de fortune – mais il savait qu’ils se trompaient. Bien sûr qu’il voulait toutes ces choses, les voulait désespérément, mais c’était le cas de tout le monde, et ça n’avait jamais été vraiment tant la quête de la reconnaissance qui l’avait poussé dans la vie, que la vaste et noire explosion de ses origines grondant derrière lui. La mère s’enfonçant dans la folie, le père enflant et devenant une bombe à eau puante, toutes ces images défilant au son d’une percussion composée des poings sur la chair et de couvercles de poubelles sur les grilles, qui martelaient et résonnaient dans des gerbes d’étincelles. Ce qui le maintenait en vie, il le savait, ce n’était pas le destin qu’il poursuivait mais le sort qu’il fuyait. Ce que les gens considéraient comme une ascension n’était rien d’autre qu’une tentative pour freiner sa chute. »

Jérusalem, en dépit de ses échappées fantastiques, de ses démons, ses anges, ses paysages irréels en 3D, est avant tout le roman de la prédestination, l’épopée du bagnard social, le chant du résigné. Pour parodier certaines critiques avides de salade littéraire, imaginez Tolkien et Lovecraft réécrivant la saga des Rougon-Macquart en prenant pour décor un Northampton revisité par Joyce, un Joyce qui aurait lu le Club des Cinq en prenant de la mescaline avec Burroughs…

 

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