Croix de Moore

Le chapitre 5 de Jérusalem est un chapitre crucial: et pour cause, il est question d’un moine qui, sur ordre divin, rapporte de Palestine une croix qu’il est censé déposer au centre du pays. Ce centre, comme le lecteur commence à s’en douter bien qu’on soit ici en l’an 810, c’est Northampton. Un Northampton qui ne s’appelle pas encore ainsi, et porte le simple nom, pour l’instant, de « Hamtun » (sans doute une déformation de « home town »). Le « north » sera ajouté plus tard, comme ce sera le cas pour d’autres villes, telles que « Southampton ». Là encore, on comprend mieux pourquoi Moore aime déformer les noms et les appellations: c’est sa façon à lui de souligner la dynamique du langage, dont les métamorphoses contiennent en elles, plus ou moins cachés, les souvenirs enfouis de l’Histoire. Nous sommes, on l’a dit, en 810, autrement dit peu après le grand règne du roi Offa, qui régna sur la Mercie (en gros les Midlands) et qui est à l’origine d’une construction gigantesque, dite la digue d’Offa, une sorte de mur intermittent de près de 250 kilomètres qui servait moins de frontière que de ligne de contrôle, et qui semble annoncer la future frontière entre le Pays de Galles et l’Angleterre.

 

Mais ce ne sont pas tant les frontières qui intéressent ici Moore. Il leur préfère la croix, le croisement, la croisée, toutes les lignes qui en se croisant dessinent déjà la forme des villes et les aléas des destins, un monde de coïncidences et de recoupements. Le moine Peter dont il est question ici est un bénédictin, ayant fait ses « armes » à Medeshanstede, qui est l’autre nom de Peterborough pendant l’ère anglo-saxonne, et où fut élevé un monastère au milieu du VIIè siècle. La fameuse croix de pierre que Peter rapporte, après un long périple, on en reparlera bien sûr dans d’autres chapitres. C’est la « rood » – moins un crucifix qu’une croix grossière, symbole d’un lieu où se confrontent déchirement et fusion. Le titre du chapitre « X marks the spot » renvoie par ailleurs davantage à un site signalé par un x sur une carte du trésor. Ladite croix a bel et bien existé: elle figurait incrustée dans la façade d’une église de Northampton, St. Gregory’s Church. Un pillard païen (ou über-zélote), a dû certainement l’en débarrasser…

Bienvenue donc à Hamtun, dans le Northampton du IXè siècle, qu’Alan Moore recrée avec une précision de détails et une méticulosité topographique plus que convaincante. Notre moine y erre en quête du « centre » véritable. C’est un monde obscur, riche en odeurs âcres (les tanneries…), en maisons à demi enterrées, en épidémies rampantes, en sorcières édentées, en violeurs d’enfants, et en marchands bourrus:

« Il y avait ici pléthore de choses à remarquer après son long pèlerinage où rien de nouveau ou presque ne s’était présenté. En plus des cuves méphitiques des tanneries, où il avait senti l’odeur nauséabonde venue de là-haut, des planches sur tréteaux étaient installées dehors sur lesquelles séchaient des chaussures, des gants, des bottes et des cuissardes en cuir, plus riches en styles, teintes et tailles qu’il n’en avait encore jamais vu dans le monde. Le parfum âcre lui tourna la tête alors qu’il montait les degrés entre les comptoirs et les échoppes, en portant le sac qui rebondissait sur son dos voûté à chaque pas. »

1 Commentaire

  1. C’est toujours aussi intéressant de suivre ce journal de traduction.

    Au sujet du titre il renvoie aussi (si je peux me permettre) à l’expression « X marks the spot » c’est-à-dire le « X » qui masquait les cadavres sur le photographies qui paraissaient dans le journaux aux U.S.A (une sorte d’auto-censure si je puis dire, qui prendra fin après le massacre de la Saint Valentin en 1929 à Chicago).
    C’est aussi le titre d’un ouvrage qui retrace la montée en puissance d’Al Capone publié en 1930 (auteur anonyme) avec des photos justement très explicites. (Voir Le Polar américain la modernité du mal de Benoît Tadié)
    Et le « X » c’est aussi la symbole de la trahison : « to double cross ».
    Mais je n’apprends sûrement rien à personne, et surtout pas à un traducteur ; mais puisque avec Moore il s’agit autant de déchiffrer que de défricher, je me permets d’en rajouter un peu.

    Bon l’an 810 et les années 1930 ce n’est pas la même époque, mais sait-on jamais.

    [-_ô]

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