Traduire à la volée

Dans le chapitre 3 de Jérusalem (le quatrième avec le prologue), il est question d’une « Jacob Flight ». En général, le traducteur tombe sur les mots « Jacob Ladder »: il s’agit de la fameuse « échelle de Jacob », référence à cet épisode de la Bible où, à la faveur d’un songe, le patriarche Jacob voit une échelle monter jusqu’au ciel, que montent et descendent ces pompiers de l’impossible, les anges. Ici, dans le roman de Moore, il s’agit d’un escalier raide et pentu qu’on trouve dans une certaine maison et qui donne accès à l’anti-chambre de l’au-delà. Mais Moore ne dit pas « ladder », il dit « flight ». Histoire de se démarquer. Précisons que Moore raffole (et affole) les décalages. On l’a déjà dit, il préfère « angles » à « anges ». Donc, plutôt « flight » que « ladder ». Le mot flight a bien sûr ses avantages: il peut signifier à la fois le vol (d’un oiseau, par exemple), une fuite au sens d’échappée, ou bien sûr une « volée », dans le sens de « volée de marches ».  Volée: le traducteur remercie alors saint Jérôme qui lui permet de conserver la notion de « vol » dans cette échelle particulière. « Jacob Flight »: on traduira donc par « Volée de Jacob ».

La morale de cette histoire: En alchimiste fainéant, le traducteur s’en remet souvent aux malices de la langue pour lui fournir une solution satisfaisante. Il sait que son choix sera déterminé non seulement par sa petite volonté têtue, mais aussi par le génie retors de la langue qui, moyennant polysémie, homophonie et étymologie, lui refourgue parfois fort à propos la réponse à sa question. Le fait que, quand on (nage la) brasse (dans) les eaux troubles du langage, on sent bien que le lexique tremble, et que dans son imperceptible instabilité il passe son temps à faire bouger le sens à coups de son. C’est pourquoi le traducteur s’efforce de travailler dans le sens de la fibre, et non à contre-courant. Inutile de résister, si l’on a correctement bossé les préliminaires.

L’endroit où Jacob a décidé de pioncer? Il s’agirait du Mont Moriah. Eh oui: tout simplement l’endroit où sera édifié par la suite le temple de Jérusalem. Ça tombe bien, d’ailleurs: William Blake, qui joue un rôle certain dans le roman, a peint cette « volée » (c’est elle que j’ai mise en illustration…). Comme quoi, un peu d’immobilité permet parfois de progresser…

 

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