Le traducteur et l’éventreur

Le troisième chapitre de Jérusalem – « ASBOS of Desire » – nous fait découvrir un nouveau personnage : Marla Roberta Stiles. C’est une jeune métis dotée d’une mère absente et foldingue, qui survit en tapinant et se drogue dès qu’elle en a l’occasion – le diable lui parle depuis la braise de son pétard. Le chapitre est écrit depuis son point de vue et change radicalement du précédent, qui était situé en octobre 1865. Avant de sombrer dans la dépendance et la « promiscuité », Marla avait deux passions : Lady Di et Jack l’Eventreur. Elle s’était même confectionné un scrapbook sur la princesse crashée et accumulait les paperbacks sur Jack. Hein ? Quoi? Di & Jack ? Mais que viennent-ils faire dans cette galère? C’est tout l’art de Moore : glisser quelques allusions à des personnages réels, les insérer comme si on projetait par mégarde des diapos, puis le lecteur n’y pense plus et, hop, quatre cents pages plus loin, ça ressort, c’est différent, c’est énorme, et on comprend mieux pourquoi le magicien avait déguisés ces léviathans en fourmis.

Rappelons que l’action principale de Jérusalem se déroule à Northampton. Or Diana Spencer, la défunte princesse de Galles, est inhumée à Althorp, dans le Northamptonshire. Le lecteur découvrira plus tard quels autres liens la rattachent à la grande tapisserie du roman. En ce qui concerne Jack l’Eventreur, les choses sont plus complexes : cet assassin jamais vraiment identifié (?) est surtout une matrice pour Moore, qui l’a déjà exploité dans From Hell. De son ombre jaillissent d’autres personnages, comme par exemple James Kenneth Stevens, médiocre poète anglais et tenace misogyne  qu’on soupçonna un temps d’être l’Eventreur. Ledit Stevens avait écrit un poème, sur l’air d’une chanson étudiante, qui lui valut une petite réputation, surtout parce que le poème comportait un mot étrange : Kaphoozelum. Il y est question des « catins de Kaphoozelum ». Le lecteur à l’oreille affûtée l’aura deviné : de Kaphoozelum à Jérusalem, il n’y a qu’un pas, et sonore qui plus est. Une façon de nous préparer au grand chambardement linguistique du chapitre 26 où chaque mot en cache ou contient plusieurs autres.

Mais si Moore s’intéresse à Jack l’Eventreur c’est aussi parce qu’il existe une théorie selon laquelle l’assassin serait originaire de Northampton. Dans un entretien paru en 2004, Moore s’en explique assez clairement :

“Dans notre journal local, il était fait mention d’un type du nom de Mallard qui pensait que Jack l’Eventreur était un membre de sa famille, qui habitait près de Doddridge Church à Northampton. Le père s’était suicidé et un des fils s’était installé à Londres pour travailler dans un abattoir de Whitechapel à l’époque des meurtres. La théorie n’était guère convaincante, mais cette histoire m’a fasciné parce que le nom de jeune fille de ma mère était Mallard et que sa famille vivait pas loin de Doddridge Church. »

Et c’est ainsi que, peu à peu, le traducteur va découvrir, à la faveur de diverses recherches, que tout ce qui se trouve dans Jérusalem a une assise solide dans la réalité. Aussi ahurissants que soient certains faits, il suffit de gratter un peu, et voilà qu’un passé troublant resurgit. Ah, j’oublias de préciser que le médiocre poète mentionné plus haut, J.K. Stephen, a passé du temps à l’asile de fous de Northampton. Comme Dusty Springfield, d’ailleurs. Et pas mal d’autres, en fait (Lucia Joyce, Malcolm Arnold…). Autant le dire tout de suite : le thème central de Jérusalem, c’est la folie. Ou les champignons. Ou la poésie. Ou le Diable. Ou les tores. Ou la condition féminine. Comme il est dit au premier chapitre du Livre 3 :

« Nous sommes présents dans chaque seconde d’un milliard de trilliard de vies. Nous sommes chaque fourmi, chaque microbe et léviathan. Bien sûr nous sommes seuls. »

 

 

 

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