Donal Trump, vu par Alan Moore

«It is the duty of every man in this country to seize the initiative and make Britain great again.» (C’est le devoir de chaque homme dans ce pays de prendre l’initiative et de rendre à l’Angleterre sa grandeur, ndlr.) Vous avez bien lu; ce n’est pourtant pas le plus récent tweet de Donald Trump au sujet du Brexit, mais plutôt l’une des premières lignes de la bande dessinée d’Alan Moore et de David Lloyd, V for Vendetta. Publiée en 1993 – à la même époque où Trump apparaissait dans Home Alone – cette œuvre explore une Angleterre contrôlée par un gouvernement totalitaire et fasciste, où un héros masqué, V, orchestre un plan pour la libérer de ses chaines. Si je vous ressors une si vieille bande dessinée, c’est qu’elle résonne particulièrement bien avec la mentalité de Donald Trump, et plus largement de la politique étasunienne.

Avènement d’une société totalitaire

«Nous entrons dans des sociétés de contrôle», souligne Gilles Deleuze dans une entrevue avec Toni Negri (1990), «qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée.» Il ne semble donc pas surprenant de voir le nombre faramineux de tweets partagé hebdomadairement par le 45e président américain. L’accès immédiat au discours, souvent relayé dans sa forme la plus simple considérant la limite de 140 caractères typique de Twitter – exit la nuance, terminus, l’attention à la forme – rappelle l’une des cinq branches gouvernementales dans V for Vendetta: The Mouth. Cet appareil de contrôle médiatique réduit littéralement le discours à une seule personne, The Voice of Fate, supposée voix informatique de l’ordinateur central Fate dont l’intégrité est la pierre angulaire du nouvel ordre. Par transmission radiophonique, cette entité impose un contrôle strict sur le savoir partagé aux masses – la disparition de toute information concernant les changements climatiques sur les sites gouvernementaux, anyone? – et qui est justifié subtilement par le travail de David Lloyd: des écriteaux For your protection parsèment les vignettes lors des discours de Fate. Sous cette immense supercherie, la voix n’est rien de plus qu’un homme, qu’un outil de propagande qui, une fois neutralisé, laisse voir toutes les défaillances du système.

Les États-Unis – et, éventuellement, le monde – se trouvent à un tournant décisif du contenu médiatique (…) qui les conduira invariablement à l’univers totalitaire de V for Vendetta.

Le contrôle par les émotions

La première apparition du héros atypique d’Alan Moore se fait en toute extravagance: après avoir sauvé Evey des griffes de policiers corrompus, V l’invite à admirer le spectacle de la destruction du palais de Westminster. Cet acte terroriste, retour du balancier de la Conspiration des poudres de 1605, sonne le glas du parti totalitaire au pouvoir. Dans cet extrait célèbre, c’est la réaction des autorités en place qui m’interpelle: «Fate wants us to say it was a scheduled demolition undertaken at night to avoid traffic congestion.» (Fate veut que l’on dise que c’était une destruction anticipée et programmée la nuit afin d’éviter les embouteillages, ndlr). Ancrée dans une société constamment désinformée, cette Angleterre fictive illustre particulièrement bien le concept de post-vérité. Défini par l’Oxford Dictionary comme les «circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que ceux qui font appel à l’émotion ou aux croyances personnelles», cette réalité apparait de manière troublante dans V for Vendetta. En effet, le•la lecteur•rice s’oriente d’emblée du côté de l’opposition et conçoit la distorsion de l’information comme odieuse. Pourtant, une forte majorité se complait dans ces mensonges, qui se miroite chez une partie des électeurs républicains américains. Pour nombre d’entre eux, la vérité se dilue facilement dans les faits alternatifs, la parole forte de Donald Trump et son cabinet s’opposent aux médias objectifs traditionnels; «Media is fake!» («les  médias sont bidons», ndlr)  déclame d’ailleurs Trump dans un tweet du 8 janvier 2017. Les États-Unis – et, éventuellement, le monde – se trouvent à un tournant décisif du contenu médiatique: un pied sur terre et un pied dans le précipice, qui les conduira invariablement à l’univers totalitaire de V for Vendetta.

Le pouvoir par l’oppression

Encouragés par les propos dégradants du nouveau président, les groupes de propagande haineuse (suprématistes blancs et autres) voient leurs discours pratiquement encouragés par la plus importante figure politique du pays. À ceci s’ajoutent tous les messages avilissants au sujet de la Femme. Dans l’univers moorien, ces discriminations servent de base à la société totalitaire qui s’est érigée: «the fascist groups, the right-wingers, they’d all got together with some of the big corporations […] They soon got thing under control, but then they started taking people away […] They came for [my dad] I never saw him again.» («les groupes fascistes, l’extrême-droite, se sont regroupés avec les plus grosses entreprises […] En peu de temps ils ont vite pris le contrôle, et peu après ils ont commencé à enlever les gens […] Ils sont venus chercher mon père, je ne l’ai jamais plus revu», ndlr). Véritable génocide basé sur l’ethnie et l’orientation sexuelle, seul l’homme blanc cisgenre conserve son statut, alors que la femme se voit réduite aux simples attraits de son corps – Evey essaie de se prostituer dès les débuts de la bédé; Mrs. Almond doit travailler dans un cabaret suite au décès de son mari. L’écho du tristement célèbre «Grab ‘em by the pussy» s’entend presque dans les idéaux partagés par la majorité de la population de cette Angleterre fictive.

Heureusement, pour reprendre les mots de V, «It does not do to rely too much on silent majorities, Evey, for silence is a fragile thing… One loud noise, and it’s gone.» (Tout ne réside pas entre les mains de la majorité silencieuse, Evey, car le silence est une chose  fragile…Un seul bruit et il est détruit, ndlr) Des manifestations naissent déjà partout aux États-Unis et les consciences s’éveillent face à ces injustices. Il n’aura jamais été aussi approprié de lire ou relire ce chef-d’œuvre qu’est V for Vendetta

Article paru dans le magazine Le Délit, et signé 

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