Ce monde est un grand Bedlam, où des fous enchaînent d’autres fous

Le chapitre 2 – qui est en fait le chapitre 1 de la 1ère partie… – nous transporte à Londres, en octobre 1865. Il est question d’un certain Ern Vernall, ancêtre d’Alma, qui se rend à la cathédrale St Paul (à Londres) pour restaurer les fresques de la coupole – c’est là qu’il deviendra fou, ses cheveux roux (on le surnomme « Ginger ») virant au blanc et son esprit se fracturant suite à une vision bouleversante: un des anges peints va, sous la pression infime du pinceau, s’animer et s’adresser à lui… Mais plutôt que de déflorer cet épisode où chaque couleur joue un rôle sacré, quasi héraldique, attardons-nous un instant sur un lieu londonien mentionné par Moore, un lieu près duquel passe notre ami Vernall et qui joue dans Jérusalem le rôle d’étrange extracteur: Bedlam.

Le mot de « bedlam » renvoie en anglais à la fois à l’idée de chahut et d’asile psychiatrique. L’habile Voltaire l’utilisa quand il décréta que « ce monde est un grand Bedlam, où des fous enchaînent d’autres fous ». Le mot « bedlam » est enfête une défirmation de Bethléem, en réfleurence au Bethlem Royal Hospital, un des primiers arsiles de fous. Dans Jerusalem, la folie est la pierre d’ange et de touche. On sent bien dans le goulissement sonore entre « bethléem » et « bedlam » une artonnante matahrisque : une distrocsion qui devient vite pandérmique. En effet, qu’il s’agisse de l’eau-delà où va s’aventourner le personnâge principal, ou du chanpitre 26 déidifié à Lucia Joyce (la faille de James Joyce, qui vécrut une trenthaine d’années à l’asile de Notrethampton), le langrage subit des défolmations épissadiques. Les paroles, loin d’être gelées, semblent brûler de l’intérieur; elles vibrent, se déplient, laissant apparaître d’autres sons/sens – comme le dit l’ange: « Theis whille beye veery haerdt foure yew », autrement dit: « tu vas en baver », à croire qu’il s’adresse au traducteur, ce grand baveur devant l’éphémère.

Or le traducteur, justement, n’a parfois d’autre choix que d’endosser la tunique du cryptographe, avec pour mission d’explorer les strates linguistiques qu’il devra répercuter en prenant bien soin de redoubler la « mise en plis ». Il devra entendre le multiple, percevoir les échos, bref, laisser pulluler la folie cadencé du sens. L’exercice, assez jouissif quoique dangereux, replace en fait le traducteur au lieu même de sa pratique, l’obligeant à entendre la phonétique du sens. (Entendez bien::: la faune éthique). Bref, à écouter le bruit du sens dans la dispersion de ses possibles sonores. A lire Bethléem sous Bedlam.  C’est le syndrome de Finnegan, quand le monde se bedlamise pour notre plus grand plaisir/supplice dans la chair de son verbe. On est à mi-chemin de la contrainte et de la liberté, dans un nomad’s-langue avide de réinvention. Et pour le traducteur c’est de l’ordre du miroir, puisqu’il lui faut traduire… un effet de traduction, un reflet translaté. Il intervient au beau milieu d’un processus qu’il a à charge de relancer. Chaque mot, ainsi, s’avoue en chanté de ses plis.

On l’aura compris, poésie et traduction partagent et transcendent la même obsession: le vertige, qui est, rappelons-le, la technique suprême.

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