Guerre sainte et jeu de l’oie (6)

Quand on avance dans la traduction d’un texte – Ici, Jérusalem – on est forcément appelé à lire d’autres textes. Dans le cas qui nous intéresse, il en existe une chouette pléthore. Le temps manque, certes, pour parfaire au point sa culture.G, mais bon, il y a des incontournables. Dans Jérusalem, le monde de l’En-Haut, où ira entre autres Mick Warren, le principal protagoniste, s’appelle « Mansoul ». Ce terme – qui unit « man » et « soul », l’homme et l’âme – renvoie à un texte de John Bunyan intitulé « The Holy War made by Shaddai upon Diabolus ». The holy war. La guerre sainte. Miam, ça sent le jihad bien de chez nous, ça. Mieux vaut lire le bouquin en question, puisque, ô hasard, Bunyan apparaît dans un des chapitres du livre (au moins). En outre, le texte de Bunyan est l’œuvre d’un baptiste réformé qui s’opposa à la tentative de pseudo-unification religieuse de l’Angleterre et fut incarcéré pendant douze ans, carrément, parce qu’il refusait de prêcher.

On s’égare ? C’est indispensable. La littérature est égarement, égarement majeur, elle aime à nous entraîner sur des chemins qui ne mènent nulle part, ou qui mènent ailleurs, des sentiers de forêt qui perdurent même quand tous les arbres ont disparu. Si en lisant Deleuze vous découvrez Artaud, tant mieux. Si en traduisant Pynchon, vous comprenez mieux la thermodynamique, tant mieux aussi. Si Bouvard et Pécuchet peuvent vous faire converser avec Don Quichotte, qui s’en plaindrait ? Des fils sont tissés, des araignées surviennent, ça frissonne, on trouve de quoi se sustenter, affiner son cocon, et tant pis si la botte de l’oubli défait tout au matin.

Traduire n’est pas occuper le même lieu mais laisser les lieux (et les temps, les possibles, les variations de l’être-là) vous traverser. C’est jouer à un étrange jeu de l’oie, et le traducteur pourrait pourrait prendre pour devise : j’oie. — Ça intriguerait, ça serait déjà ça.

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