Joyce et l’acouphène (5)

Le chapitre 1 (Work in Progress…)ne présente pas que le personnage d’Alma, loin de là. On a mentionné son frère, mais il y a aussi sa mère, Doreen, et une belle flopée familiale en sus. Une occasion rêvée pour le traducteur qui va s’empresser de dessiner l’arbre généalogique de la famille Warren, et avant elle celui des Vernall, lesquels sont tous ou presque passablement timbrés, comme l’auteur nous le montrera au fil des pages suivantes. Rappelons que tout cela se passe à Northampton. C’est une ville d’Angleterre située dans les Midlands de l’est à moins d’une centaine de bornes au nord de Londres. Il est temps de s’y intéresser, se dit le traducteur qui n’a pas (trop) le temps de voyager mais pourra néanmoins recourir à plusieurs outils : un plan accordéon de Northampton, Mappy, Google Maps, etc. C’est indispensable, car Moore passe son livre à nous balader dans Northampton, aussi n’est-t-il pas inutile de suivre à doigt levé les différents parcours. Evidemment, son Northampton est à géométrie variable, sinon ça serait trop facile, or on ne vous a jamais dit que ça serait facile. Il est parfois question de rues qui ont disparu… Qu’à cela ne tienne : on se procurera des ouvrages pourvus d’une icono ancienne. On lira aussi divers documents traitant de l’histoire de Northampton – une histoire richissime, où tout converge : politique, architecture, religion, démons, etc. On devra remonter les siècles, s’y reconnaître dans les guerres, les trônes, les chapelles. Tout ça bien sûr demande du temps et de l’énergie, et c’est sans doute ce qui contribue au côté passionnant de la traduction.

Mais ne nous leurrons pas. La part de recherches, parce qu’elle prend du temps, fait qu’une traduction ne peut se résumer à un nombre de signes. Voilà pourquoi ce métier, pas si mal payé si l’on part du prix au feuillet (21 euros), n’est pas non plus le meilleur moyen de s’enrichir. Une traduction ne se résume pas, en unité temporelle, au temps passé à taper sur son clavier. Il y a les livres qu’on traduit pour ainsi dire en direct (ils m’évitent bizarrement), et d’autres qui demandent des immersions externes (vous me comprenez à présent) exigeant un temps qui peut devenir époustouflement cannibale. On paie au bûcheron la force de son bras, mais on oublie qu’il connaît chaque arbre par son nom, et qu’il n’abat pas n’importe quoi n’importe quand n’importe comment. Essayer de couper un frêne début mars ou de traduire Joyce avec un acouphène, et vous verrez.

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