Des bulles, des angles, et même un saumon (4)

Le premier chapitre du Jérusalem d’Alan Moore commence par l’introduction d’un des personnages : Alma Warren. On remarquera que Moore commence par le mot « Alma », un prénom assez riche, ayant le mérite alphabétique de commencer par un A. Un mot qui renvoie, étymologiquement à l’eau, via l’arabe, mais aussi lorgne du côté du latin, étant le féminin d’almus, qui signifie nourricier, bienfaisant (il inaugure le deuxième vers du De Natura Rerum, tiens donc). Ce qui est ici amusant, c’est qu’en fait Alma Warren, dans le livre, est tout sauf bienfaisante (ou alors à la façon d’une érynnie). Alma est peintre de son métier, aussi grande de taille qu’impressionnante psychiquement, elle a les doigts ornés de vagues, un sale caractère, et a réalisé des illustrations pour divers livres de SF. En outre, elle fume quantité d’impressionnants pétards par jour. Evidemment, lors d’entretiens, Moore a été clair : Alma, c’est lui. Son alter ego féminin. Alma / Alan. CQFD (ou WTF, comme vous voudrez).

Bref, nous voilà partis pour une longue et sinueuse ambulation dans les rues de Northampton, la mère-patrie de Moore, et par ailleurs, selon lui, le centre du monde (on verra plus tard que cette boutade n’en est pas une). Il y a aussi le frère d’Alma, Michael, dont l’auteur nous dit qu’il a des boucles dorées qui rappellent le « Bubbles du tableau ». Il s’agit ici du tableau de Millais, intitulé également A Child’ World. Ah, la bulle de savon, c’est  toute une histoire, surtout en peinture! C’est lié au thème de la vanité, en particulier au XVIIème siècle, et ça renvoie à la brièveté de la vie. On en trouve chez Chardin, Bouguerau, Rembrandt… Mais bien sûr, un enfant avec des bulles au-dessus de lui, ça fait penser à la bande dessinée, à sa découverte dans l’enfance. Cette figure angélique est capitale dans Jérusalem, qui grouille d’anges. D’anges ? Pardon. Je rectifie tout de suite : Moore n’utilise (quasiment) jamais le mot « angel », il lui préfère quasi systématiquement le mot anglais « angle » (dont la prononciation est proche), et ce pour plusieurs raisons : l’ange est associé à l’angle car il vit dans les coins, et c’est par les coins du plafond qu’on accède à un au-delà supérieur, le coin du plafond s’inversant, les perspectives basculant, Escher aux commandes… Mais l’angle, le coin, ça renvoie aussi chez Moore à la folie : il est dit de la personne qui devient folle qu’elle a tourné au coin, round the bend. Carrément cornered. Heureusement, entre angel et ange, et entre angle et angle, des proximités sonores et orthographiques permettent aisément le passage en français. Le traducteur espagnol (et l’allemand) s’en sortiront eux aussi assez bien. Pour le nord-coréen, je ne sais pas.

Ce qui est sûr, d’emblée, c’est que Moore ne laisse pas grand-chose au hasard. C’est un tisserand, un artiste de la navette, qui croises ses fils avec circonspection (bon, il sait aussi manier l’allumette…). Ça tombe bien, le traducteur n’est pas non plus le meilleur ami du hasard (il lui préfère souvent la fameuse (et alma) sérendipité…).

Quel impact, demanderez-vous, ont ces détails sur le travail du traducteur ? Ah, mais c’est tout le sel de la chose, le poivre du boulot, le piment de la tâche ! Accumuler les informations, filtrer les allusions, trier les références, collectionner les sous-textes, traquer les pistes possibles, comparer les clés, tripoter les serrures, bref, essayer de remonter le courant que ce saumon d’auteur connaît par cœur. On n’a jamais assez de branchies, croyez-moi. Quand on traduit, on bouffe de la levure à chaque phrase, et c’est tant mieux. Ça fait un peu enfler, sans doute, mais comme après il va falloir courir comme un lièvre après le lapin du sens, autant faire des réserves.

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