A plus d’un titre (3)

A peine le chapitre 1 a-t-il débuté qu’un problème surgit : le titre. « Work in progress ». L’expression renvoie au titre de travail choisi par Joyce pour Finnegans Wake. Une œuvre en cours, en travail, en gestation, donc. Traduire le titre, ce serait donc sans doute gommer la référence à Joyce, mais ne pas le traduire reviendrait à céder du terrain à cette pénible notion d’intraduisible. On est ici face à un problème assez délicat : l’indécidable. Pourtant, il faut décider. Mais là encore, on s’aperçoit que chaque solution génère d’autres problèmes. Si l’on ne traduit pas, cela signifie qu’on suppose que le lecteur français captera la référence à Joyce, ce qui revient à dire qu’on présume de son bagage culturel. Si l’on traduit, on gomme l’écho possible, et on perd d’emblée la molécule-joyce qui entre dans le tissage – puisque Joyce est présent dans Jérusalem, en la personne entre autre de sa fille Lucia a droit à un chapitre entier (le 26, écrit dans un style… finneganien). (On se souvient par ailleurs que Philippe Lavergne, qu’on salue bien bas au passage, avait traduit le titre de Finnegans Wake par… Finnegans Wake.)

 

On pourrait, donc, ne pas traduire, ce qui serait une façon, en fait, de traduire, puisque le message au lecteur serait le suivant : si je ne traduis pas le titre de ce chapitre, alors que je suis censé traduire le livre par lequel il commence, c’est que je fais autre chose, autre chose que baisser les bras : j’indique, par la persistance de l’anglais, qu’il y a anguille sous roche (ou baleine sous gravier, comme vous voudrez). Le fait de ne pas traduire devient un geste de traduction,un choix, visant à établir non une impuissance mais une ruse. C’est un peu comme de laisser « London » au lieu de « Londres » pour obtenir un effet spécial. Bon, je reconnais que ça peut paraître tordu, voire fumeux. Mais à ce stade de la traduction, il me reste trois million cinq cent mille signes à m’avaler. Vais-je demeurer à me balancer telle une fastidieuse tulipe au bord du gouffre ? Et pourquoi une tulipe ? Bref. C’est là qu’on peut mesurer la difficulté qu’affronte le traducteur : il ne doit pas seulement décider, mais décider vite. Heureusement, il a tout le temps de la relecture pour revenir sur ses choix, même si là encore ce temps est compté. De toute façon, choisir, ce n’est pas avoir raison ou tort, c’est se tromper mieux, avec un peu de chance.

Voyez à quelle vitesse phénoménale nous progressons ! Comme on dit en dothraki : « Ezas eshna gech ahilee. »

2 Commentaires

  1. L’instant récurrent de la traduction en cours peut se nommer Zugzwang. Donc s’il faut jouer le coup à venir et perdre le trait face à : l’équivoque, l’intertextualité, l’indécidable, autant le noter sur la feuille de match.
    Œuvre en progrès ?

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