Mise en branle du sonar (2)

(…) Sauf que lire plusieurs millions de signes prendrait un certain temps. On touche ici à une problématique sur laquelle se penche tout traducteur, problématique par ailleurs indépendante de la taille du texte, reconnaissons-le. Il est parfois important de traduire en « idiot ». Par là, je veux dire non en crétin patenté mais en tâtonnant s’il fait nuit, en gardant les yeux clos si on ne voit rien, en articulant le message de l’énigme qu’on n’est pas censé élucider. Eh bien, cet idiot-là, qui parfois nous sauve la mise, aime aussi à entrer vierge dans l’œuvre. On peut très bien traduire un livre sans l’avoir lu intégralement auparavant – on pourrait d’ailleurs s’interroger sur la notion de « lecture intégrale », mais digresser là-dessus serait ici périlleux.

Quand on traduit, il est rare qu’on tombe à un moment sur une clé, un élément-puzzle, qui nous aurait permis d’ouvrir différemment la boîte, de contempler autrement la fresque. Et quand bien même ? De toute façon, il faudra tout reprendre, du recommencement à chaque moment jugé fini. En revanche, il est capital de saisir la scansion du texte, d’entrer dans son allure, d’en intégrer les secousses. Ça fait appel à l’instinctif, ce filtre ultra-sensible qui s’est constitué au fil des ans, à force de lectures antinomiques, d’écritures panoptiques, d’écoute syntaxique, de pesée lexicale. Ça fait appel plus précisément à « l’instinct entretenu » du traducteur, qui est une forme de perception affinée, proche du sonar, et qui lui permet de prendre la plus exacte température des eaux dans lesquels il va nager. On entre dans le texte comme une eau ; les épaules testent l’écart et la résistance des vagues, leur fréquence. Mais assez d’images. Jérusalem en regorge.

Je commence donc à lire quatre ou cinq chapitres de Jérusalem, en m’efforçant de rester aux aguets, c’est-à-dire en exigeant de ma lecture qu’elle fasse monter à la surface du texte son devenir-traduit, en essayant d’entendre, sous l’anglais-de-Moore, une autre langue – comme disait Pynchon, « same stuff but different ». Tout traducteur se livre à un moment à un autre à cet exercice intime et périlleux : lire un texte en anglais en l’ânonnant en français, comme s’il s’essayait à la traduction simultanée. Mais assez tourné autour du Moore : il est temps de déplier le premier chapitre…

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