Avant de lâcher les dogues de la traduction (1)

Alan Moore par Melinda Gebbie

Le jeudi 26 novembre 2015, j’entre dans Jérusalem.

Comment appréhender un texte, comment le tenir, le retourner, le palper ? Pour l’instant, le roman de Moore, tel qu’il me parvient, ressemble à des membres épars. Trente-cinq fichiers Word, un par chapitre. Impossible d’avoir une vision globale, de feuilleter, sauf à cliquer, ouvrir, cliquer, ouvrir, faire défiler. Bien sûr je pourrais transférer l’ouvrage sur une tablette afin d’en avoir une vision plus fluide, mais je n’ai plus de tablette. Quant à l’imprimer, hors de question, mon imprimante tient davantage du pyrograveur amateur que de la centrale nucléaire. Pourtant, il me plaît que le texte reste ainsi, sous cet aspect pluriel, imprenable d’emblée, morcelé, entier en chaque partie et présent en aucune somme, tel dieu ou l’idée du partage. Comme s’il était à l’état brut, organique, tout juste échappé de la cervelle ardente de Moore.  Et comme le livre ne sortira en Angleterre qu’en septembre 2016, je vais donc devoir commencer à traduire le livre en divisant l’écran de mon MacBook Air en deux parties, deux lobes pariétaux qui, je l’espère, auront des impulsions à s’envoyer, des choses à se dire. Ça m’arrive très rarement. La plupart du temps, le livre est là, dans sa réalité de papier, dressé/ouvert à côté de la machine, comme pour instaurer un dialogue entre supports. Travailler à partir d’un fichier électronique a ses avantages : l’œil ne « saute » plus, il glisse, fait la navette. Une équivalence formelle s’établit entre les deux textes. D’ailleurs, j’opte pour la même justification (longueur de ligne), la même police (times new roman), le même corps (un 12 fluet). Chaque page compte plus de 4000 signes et se révèle avare en alinéas. Chaque fichier/chapitre excède largement les 120 000 signes, comme si j’avais devant moi trente-cinq livres à traduire. Un bloc, une paroi, dépourvu d’aspérités, ou plutôt ne comportant que des aspérités, des prises possibles… Ne manque qu’un calque magique…

Mais le calque, c’est la nasse langagière du traducteur, il est lui-même cette interface poreuse et ultra-sensible qui absorbe et restitue. Chateaubriand parlait de sa traduction du Paradis Perdu de Milton, en disant qu’il l’avait réalisé « à la vitre ». Qu’on imagine le traducteur derrière une fenêtre, le nez près du carreau, une main tenant la feuille plaquée contre le verre froid, cherchant à reproduire d’une main un peu gauche le paysage qu’il discerne en transparence. L’image a quelque chose d’archaïque qui rend pourtant assez bien compte du travail quasi artisanal en cours. Deviner les reliefs sous l’apparence faussement plane du texte matériel. Il va falloir gaufrer et embosser tout ça…

Mais revenons entre les murs de Jérusalem. Comment aborder le texte ? Comment saisir, même à brèves poignées, sa matière ? Va-t-elle couler comme du sable entre les doigts ; faire boule sous la paume ; irriter ; se dérober ? Bref, est-il judicieux d’en faire la lecture avant de lâcher les dogues de la traduction sur la chair encore fraiche ? Sans doute, sauf que…

(A suivre…)

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