« Travail en cours », chapitre 1 de « Jérusalem » (extrait)

Alma Warren, alors âgée de cinq ans, pensait qu’ils étaient allés faire des courses, elle, son frère Michael dans sa poussette et leur maman, Doreen. Ils s’étaient peut-être rendus au Woolworth’s. Pas à celui de Gold Street, le Woolworth’s du bas, mais à celui du haut, le Woolworth’s sis à mi-pente d’Abington Street, la rue commerçante avec le milk-bar au carrelage vert menthe, et l’énorme cadran rassurant de sa balance rouge pompier en bas de l’escalier en bois, tout au fond du magasin.

La gamine trapue, si massive qu’elle semblait faite d’un seul alliage, ne se rappelait pas avoir tenu les lourdes portes battantes de cuivre et de verre toutes maculées de traces de doigts afin que Doreen puisse manœuvrer le landau dans la cohue violette de la grand-rue étincelante. Elle fit un effort pour se rappeler un détail qu’elle aurait remarqué le long de la rue très passante, peut-être l’enseigne allumée qui saillait de la boutique de vêtements de pluie de Kendall au coin de Fish Street, avec son K penché pour lutter contre la bourrasque, en un parapluie ouvert et brandi par la lettre manchot, mais rien ne lui vint à l’esprit. En fait, maintenant qu’elle y réfléchissait, Alma était franchement incapable de se rappeler quoi que ce soit concernant cette expédition. Tout ce qui précédait la route pavée et éclairée par des réverbères sur laquelle elle marchait maintenant, bercée par le grincement du landau de Michael et le claquement rythmique des talons de sa mère, tout cela baignait dans un flou mystérieux.

Le menton rentré dans le col boutonné de son imperméable afin de se protéger du froid pénétrant du crépuscule, Alma étudiait les dalles étincelantes qui se succédaient avec régularité sous le mouvement de navette hypnotisant de ses souliers à bouts ronds. L’explication la plus vraisemblable à ce trou de mémoire devait être son état de profonde distraction. Elle avait dû s’abîmer dans ses pensées pendant toute la morne sortie, et avait vu toutes les choses habituelles sans leur prêter la moindre attention, prise dans le flot paresseux de sa songerie, le courant secret de l’illusoire et du confus filant entre ses nattes ballantes, sous ses souliers d’un rose passé. Elle émergeait presque tous les jours d’une transe, s’arrachant à son cocon de projets et de souvenirs pour se retrouver à une rue ou deux du dernier endroit qu’elle avait remarqué, ce qui fait que l’absence de détails mémorables liés à ces courses n’avait rien d’inquiétant.

Abington Street, pensa-t-elle, c’était sûrement là où ils s’étaient rendus, ce qui expliquait pourquoi ils marchaient à présent en contrebas d’un Market Square désert en direction de l’allée jouxtant Osborn, puis avaient longé le Magasin de nouveautés en passant devant la bâtisse de briques embaumant la marée du Marché aux poissons, avec ses hautes fenêtres voilées de poussière, avant de redescendre Silver Street et de traverser le Mayorhold pour s’enfoncer alors dans les Boroughs, enfin chez eux dans l’étroit et tortueux dédale de ses ruelles.

Aussi réconfortante que fût cette idée, Alma n’en éprouvait pas moins l’impression tenace que quelque chose clochait dans son explication. S’ils venaient juste de sortir du Woolworth’s, alors il ne devait pas être plus de cinq heures passées, et toutes les boutiques du centre ville seraient encore ouvertes, alors pourquoi n’y avait-il aucune lumière dans le Marché ? Aucune lueur pâle et verdâtre ne sourdait de la gueule grillagée de l’Emporium Arcade sur la partie la plus élevée de la place en pente, tandis qu’à l’ouest la vitrine de Lipton était plongée dans l’obscurité, au lieu de dispenser son habituelle chaleur couleur croûte de fromage. Les commerçants du marché ne devraient-ils pas d’ailleurs être en train de remballer leurs produits, de fermer leurs éventaires, de plier les tables à tréteaux avant de les charger dans la clameur des sabots dans leurs camions poussifs et crachotant pareils à des ambulances, les cadres métalliques tintant tels des gongs à chaque nouvel empilement ?

Mais la grand-place était déserte et sa pente exposée aux quatre vents disparaissait là-haut dans une obscurité vacante. Saillant des pavés humides et boursouflés, des poteaux séparaient les éventaires nus ; des madriers détrempés et mâchonnés à une extrémité tels des crayons dépassaient des trous carrés cernés de rouille entre les pierres bossues. Un auvent dépenaillé avait été oublié, trop pathétique pour que quiconque le vole, le pan trempé de son aile unique battant par intermittences dans le murmure sourd du vent qui s’éveillait. Se dressant en son centre, noir sur gris fuligineux, le monument métallique du marché perçait l’eau sale de la nuit, tige victorienne et alambiquée qui s’épanouissait en majuscule festonnée, couronnée par un globe de cuivre, évoquant quelque fleur monstrueuse et préhistorique, isolée et pétrifiée. Autour de son socle en gradin, Alma le savait, poussaient à l’insu de tous des touffes d’herbe émeraude, saillant obstinément entre les fêlures et les fissures, sans doute la seule autre forme de vie avec sa mère, son frère et elle sur la place ce soir-là, même si elle ne pouvait les voir.

Où donc étaient toutes les mères qui, après avoir pris le thé, s’en allaient d’habitude traîner leur progéniture dans les flaques luisantes et alléchantes que dispensaient les vitrines ? Où étaient les hommes à l’air las et triste qui revenaient, solitaires, le dos voûté, de l’usine, une main dans la poche usée de leur pantalon de travail, tenant de l’autre la courroie effilochée d’un sac passée sur l’épaule ? Au-dessus des toits d’ardoise qui bordaient la place, il n’y avait aucune aura nacrée s’épanchant dans le ciel noir, aucun des blancs rayons électriques émanant de la devanture profilée du Gaumont, comme si Northampton avait été soudain mise hors tension, comme si on était au cœur de la nuit. Mais dans ce cas, que faisaient-ils tous les trois dans le centre-ville s’il était aussi tard, avec tous les magasins fermés et les yeux vitreux et rectangulaires de leurs portes closes soudain hostiles, distants, les fixant froidement comme s’ils ne les reconnaissaient pas, ne voulaient pas d’eux ici ?

Trottant aux côté de sa mère, une main chaude cramponnée au montant frais de la poignée de la poussette, Alma, qui traînait légèrement les pieds afin que Doreen soit obligée de la tirer, commença à s’inquiéter. Si les choses prenaient un tour inattendu, ça voulait dire que tout pouvait arriver, non ? Levant les yeux pour scruter le profil emmitouflé dans une écharpe de sa mère, Alma ne décela aucun signe d’inquiétude dans les yeux bleus qui fixaient d’un regard doux et sensé la chaussée devant eux, ou dans le trait dénué de reproche qui scellait la petite bouche rose. S’il y avait eu la moindre raison d’avoir peur, s’ils avaient couru le moindre danger, alors Maman l’aurait su, non ? Mais s’il y avait quelque chose d’horrible, un fantôme ou un ours ou un assassin, et que leur mère l’ignorait ? S’ils se jetaient sur eux ? Tout en se mordillant la lèvre inférieure, elle fit un nouvel effort pour se rappeler où ils se trouvaient tous les trois avant d’arriver dans cette enceinte pavée et désolée.

Dans l’ombre amassée sur le flanc inférieur du marché, juste devant eux, la fillette trapue remarqua avec soulagement qu’il y avait au moins une lumière dans l’obscurité déserte, un rectangle ivoire qui tombait de la grande devanture du marchand de journaux, au coin de Drum Lane, filtrant à travers les drapeaux pisseux à l’extérieur. Comme si elle avait prêté l’oreille aux appréhensions croissantes de sa fille, la mère d’Alma la regarda et sourit, lui désignant d’un mouvement de la tête la vitrine qui se trouvait à tout juste trois longueurs de poussette. « C’tissi. Sti pas chouette dvoir quia encor’ une boutique d’ouverte, nohan ? »

Alma acquiesça, rassurée et satisfaite, tandis que dans sa poussette grinçante Michael donnait des coups sur le marchepied en signe d’approbation, hochant rythmiquement sa tête aux boucles blondes qui rappelait l’enfant aux bulles du tableau de Millais. Alors qu’ils arrivaient au niveau du marchand de journaux, la fillette scruta, derrière les vitres hautes et propres, l’intérieur éclatant où des travaux étaient apparemment en cours, des menuisiers se livrant en pleine nuit à des tâches de rénovation, sans doute afin de ne pas perturber la bonne marche du commerce de l’établissement. Quatre ou cinq hommes étaient penchés sur des planches neuves et lisses posées sur des chevalets, clouant et rabotant à la lueur d’une ampoule nue ; Alma vit qu’ils étaient pieds nus dans la sciure, au milieu des copeaux entassés évoquant des virgules de beurre. N’allaient-ils pas se prendre des échardes ? Ils portaient tous des robes blanches qui leur arrivaient aux chevilles. Tous avaient les ongles impeccables, une peau lisse d’une propreté éclatante comme s’ils sortaient d’un séjour prolongé dans leur baignoire, et tous avaient encore du talc couleur lavande sur leurs épaules humides, dessinant des taches pareilles à des continent. Tous semblaient appliqués et costauds mais nullement hostiles, et la plupart d’entre eux avaient des cheveux qui tombaient sur le col de leurs tuniques amidonnées, la tête penchée sur leur rude et grinçant labeur.

Un homme en particulier se tenait un peu à l’écart de ses quatre collègues, et les regardait travailler. Alma supposa que c’était le chef. Elle remarqua qu’à la différence des tuniques des autres hommes, la sienne s’achevait en haut par un capuchon qui empêchait de voir ses traits plus haut que le nez. Ses cheveux étaient invisibles, mais bizarrement elle était sûre qu’ils étaient bruns et plus courts que ceux de ses collègues, la nuque rasée et dégagée sous les plis de la capuche gris perle. Il était rasé de près, comme tous les autres, d’une beauté âpre à en croire les traits qu’elle devinait derrière l’ombre projetée par la capuche qui emplissait ses orbites et dissimulait ses yeux comme sous un masque de cambrioleur. Comme s’il avait perçu la curiosité de la fillette derrière la vitre, l’homme en question se tourna et sourit à son intention, leva une main pour la saluer tranquillement, et Alma fut secouée par un frisson stupéfié et incrédule en comprenant qui il était.

Les grincements réguliers de la poussette et le bruit de pistolet à capsules produits par les talons de sa mère ralentirent puis cessèrent alors que Doreen s’arrêtait également pour regarder, derrière la vitrine éclairée, les ouvriers de nuit et leur contremaître encapuchonné.

« Ban, jva les saluter. Regardez, mes amours, c’est le Trème Burr et ses angles. »

Alma se dit que le mot « angle » était sûrement une expression du cru désignant les charpentiers et les menuisiers, mais l’autre terme lui était inconnu et elle fronça les sourcils d’un air interrogateur sous le regard doucement moqueur de sa mère qui semblait penser que Alma faisait l’idiote car elle aurait dû savoir à son âge ce qu’était un « Trème Burr ». Doreen la taquina alors : « Oh mais t’es un numéro toi. C’est le Trième Borth. Le Troisième Burrer. Toutes ces fois où que je t’ai causé de lui, et toi tu le regardes de ton air esbaubi. »

Alma avait entendu parler du Troisième Borough, ou du moins elle en avait l’impression. Ces mots avaient un je ne sais quoi de familier, et elle savait que c’était une des façons dont on désignait l’homme encapuchonné, dont elle avait saisi la véritable nature à l’instant où il l’avait salué, un nom que lui donnait les gens quand ils ne voulaient pas prononcer son autre nom. Le « Troisième Borough », si elle avait bien compris, désignait un collecteur ou un policier, mais en beaucoup plus sympathique et respecté, plus splendide même que Spencer le Roux, qu’elle avait vu un jour se balancer à l’enseigne d’un pub. Son regard alla de sa mère aux ouvriers qui s’activaient dans une mare de lumière, comme dans l’eau chaude et claire d’un aquarium. L’homme à la capuche, le Troisième Borough, souriait toujours à Doreen et ses enfants, mais à présent son salut était davantage un geste les invitant à entrer.

Sa mère fit effectuer un quart de cercle serré à la poussette sur le trottoir qui longeait le marché silencieux et désert, et s’engagea dans l’entrée du magasin avec Michael, sur une rampe sertie d’une mosaïque d’éclats turquoise et beige sale qui faisait le lien entre la rue glissante et le seuil. Une main potelée toujours cramponnée à la poignée de la poussette, emportée dans le sillage maternel, Alma marqua un temps d’hésitation, et traîna des pieds. Elle avait entendu quelque part, ou du moins s’était imaginée, qu’on n’avait droit à ce genre d’audience que lorsqu’on était mort, la mort étant un concept qu’elle n’avait pas encore vraiment assimilé mais qui ne lui plaisait guère. L’un des hommes aux boucles ondoyantes, celui aux cheveux si clairs qu’ils en étaient blancs, venait de poser sa scie et se dirigeait vers la porte pour la leur tenir ouverte, des rides cordiales se formant au coin de ses yeux. Sentant la réticence de sa fille à entrer, Doreen se tourna vers elle et lui dit d’un ton encourageant :

« Rhô mais quelle mauviette tu fais, Alma. Il va point t’faire de mal, et il voit pas souvent des gens. Entre donc et va le saluer, sinon il croira qu’on est mal élevé. »

Avec sa tête relevée et ses boucles brunes permanentées sous le damier charbon de son foulard, son manteau d’hiver descendant en piqué telle une proue sous sa vaste poitrine, Doreen évoquait aux yeux d’Alma les pigeons avec leur tranquille insouciance, leurs cous mouchetés, la musique bruissante de leurs voix. Elle se rappela avoir un jour rêvé qu’elle était assise avec sa mère dans leur séjour d’Andrew’s Road, à la limite ouest des Boroughs. Dans le rêve, Doreen repassait tandis que sa fille était agenouillée dans le fauteuil, et suçotait d’un air absent le rembourrage à nu du dossier en regardant par la fenêtre donnant sur la cour le soir qui tombait. Au-dessus du mur de la maison voisine se dressait l’écurie abandonnée avec des trous noirs pareils aux cases cochées d’un formulaire, et son toit où manquaient des ardoises. Par les interstices, les formes tremblantes des pigeons allaient et venaient, à peine visibles, de pâles tresses de fumée se détachant sur la colline sombre s’élevant au loin. Doreen, toujours penchée sur sa planche à repasser, se tourna vers Alma pour lui expliquer solennellement ce qu’étaient les oiseaux perchés.

« Ils sont où qu’vont les morts. »

L’enfant s’était réveillée avant de pouvoir demander si ça voulait dire que les pigeons étaient tous des fantômes d’humains, des formes adoptées et conservées par les morts, ou s’ils existaient à la fois au Paradis, où allaient les morts, et parmi les chevrons de la grange en ruines dans la cour des voisins. Elle ignorait absolument pourquoi ce rêve lui était revenu en mémoire tandis qu’elle suivait sa mère et Michael à l’intérieur du magasin, dont la porte était encore patiemment maintenue ouverte par le menuisier aux cheveux argentés et à la longue robe, laissant derrière elle la nuit pour s’avancer dans le local inondé de lumière.

Doté d’une entrée côté marché et d’une autre située dans Drum Lane, l’endroit paraissait plus grand qu’elle ne l’aurait imaginé, même si Alma comprit que c’était dû en partie au fait qu’il n’y avait ni présentoirs, ni caisses enregistreuses, ni comptoirs ; aucun client. Il flottait dans la pièce un parfum de bois récemment raboté, quelque part entre les senteurs des pêches en conserve et celle du tabac, et sous ses pieds les lattes de parquet qu’ils venaient de poser offrait la souple et agréable résistance de l’arc, avec des petits tas de sciure dans les coins. Quand la femme, l’enfant et le bambin furent entrés, l’ouvrier aux cheveux blancs qui leur avait tenu la porte retourna à la planche qu’il avait commencé de scier, sourit à Alma et son frère et leur adressa un clin d’œil bourru qui les incluait dans un complot mystérieux et pourtant merveilleux, avant de reprendre son labeur interrompu.

Ne sachant trop quelle expression adopter en retour, Alma tenta une timide grimace qui au final ne ressembla à rien, puis se tourna vers Michael. Il était debout dans sa poussette, tout excité, et tirait sur les ceintures mâchonnées de son harnais en cuir rouge – le même auquel avait eu droit Alma quelques années plus tôt –, avec la silhouette d’une tête de cheval en feuille d’or, toute écaillée et souvent tripotée, qui s’effaçait progressivement. Michael gloussait de ravissement, les bras levés, ses doigts s’ouvrant et se refermant, essayant d’attraper la lumière laiteuse, l’air, l’atmosphère électrique de Noël de cet étrange moment à l’angle de la place sombre et sinistre, comme s’il voulait s’en saisir, la fourrer dans sa bouche et la manger. Sa grosse tête se renversait en arrière sur son corps de petit enfant tressautant dont le profil rappelait l’enfant peint par Millais, il clignait des yeux et gazouillait avec un tel plaisir que sa sœur le soupçonna intérieurement d’être un peu nigaud pour un enfant de deux ans, bien trop enclin à s’amuser pour prendre la vie au sérieux. Derrière lui, de l’autre côté de la vitrine du magasin, ce n’était que ténèbres, le marché avait disparu, seuls demeuraient les reflets des plaques de lanterne suspendues dans le noir, comme si le marchand de journaux était isolé et sombrait dans le vide de l’espace. Au-dessus d’elle, dans le bavardage adulte proche du haut plafond de plâtre, Doreen et l’homme à la capuche discutaient. Sa mère remerciait l’homme de les avoir invités à entrer et lui présentait ses enfants.

« Cui-ci dans la poussette c’est Michael, et elle c’est Alma. Elle va à l’école maintenant, pas vrai, en haut de Spring Lane ? Viens ici dire bonjour au Trèm Boro. »

Alma leva les yeux d’un air gêné vers le Troisième Borough, et réussit à articuler un faible « bonjour ». Vu de près, il paraissait un peu plus âgé que sa mère, et devait avoir dans les trente ans. A la différence de tous les autres ouvriers qui étaient aussi blancs que du marbre d’église, il avait le teint beaucoup plus foncé, buriné par un dur labeur sous le soleil. Ou peut-être venait-il d’un pays chaud et lointain comme la Palestine, dont parlaient les chansons que chantaient les autres enfants sous le vaste préau de son école à l’heure de la prière, à trois jets de pierre du vestiaire des premières années d’Alma, chaque porte-manteau personnalisé par une loco, un cerf-volant ou un chat plutôt que par de noms de filles et de garçons. « Quinquérème de Ninive en provenance de la lointaine Ophir… » disait la chanson, des lieux et des sons empreints de grâce, de tristesse, désormais disparus.

Le Troisième Borough s’accroupit devant Alma, sans se départir de son sourire bienveillant, et elle put sentir l’odeur de sa peau, un mélange de pain grillé et de muscade. Elle vit la petite fossette de cowboy à son menton, comme si quelqu’un lui avait lancé une fléchette, mais elle ne pouvait toujours pas voir ses yeux sous la zone d’ombre que dispensait le rebord pointu de la capuche. Il s’adressa à elle, mais elle fut incapable plus tard de se rappeler si ses lèvres avaient remué, ou quelle tessiture avait sa voix. Elle était sûre que c’était une voix masculine, profonde et franche, qui n’avait rien de guindé, où l’on ne sentait pas les accents canaille des Boroughs. L’inflexion en était neutre, et elle semblait moins l’entendre avec ses oreilles que la ressentir au fond de son ventre, chaude et accueillante ainsi qu’un repas du dimanche soir. Bonjour, petite Alma. Sais-tu qui je suis ?

Alma frissonna, ses pensées soudain emplies de tonnerre, d’étoiles et de gens en pleurs et dévêtus. Bien trop timide pour prononcer tout haut le nom de l’homme mais voulant qu’il sache qu’elle le reconnaissait, elle essaya de chanter le premier couplet de « Toutes choses grandes et magnifiques », un chant qui lui faisait toujours penser à des pâquerettes, en espérant qu’il comprendrait sa petite plaisanterie maladroite et n’en serait pas fâché. Son sourire s’élargit très légèrement et, soulagée, elle sut qu’il avait compris. Toujours accroupi, l’homme en robe tourna son visage masqué vers Michael et l’examina un moment avant de tendre une main halée par le soleil pour enfoncer ses doigts dans les ressorts dorés des cheveux de l’enfant. Son frère battit des mains et rit, poussant un cri rauque et ravi de perruche, et le Troisième Borough se redressa et reprit sa conversation avec sa mère.

Alma n’écoutait qu’à moitié l’échange entre les deux adultes au-dessus de sa tête et laissait son regard errer dans la boutique et sur ses quatre ouvriers, qui s’activaient toujours avec leurs marteaux, leurs tours et leurs scies. S’ils portaient tous les mêmes robes blanches et avaient la même coupe de cheveux blonds, ils étaient différents… l’un avait un gros grain de beauté au milieu du front, tandis qu’un autre avait les cheveux en brosse, le teint mat, l’air un peu étranger… pourtant tous semblaient venir de la même famille, être frères ou proches cousins au moins. Elle se demanda de quelle étoffe étaient faites leurs robes. Le tissu était uni et résistant comme du coton mais paraissait doux, avec des ombres d’un bleu métallique s’attardant dans leurs plis, ce devait donc être une matière plus coûteuse. Il s’agissait certainement des tabliers que portent les charpentiers confirmés ou « ainges », se dit Alma, et lui revint alors en mémoire, mais confusément, un mot ou une marque qu’elle avait entendu un jour pour décrire ce tissu. Etait-ce « Puissant » ou « Puissance » ? Quelque chose dans ce genre, en tout cas.

Doreen conversait poliment avec l’éminence à capuche et se permettait de temps en temps ces « eh bé ! » rassurants dont Alma se souvenait de l’époque où elle avait tenté d’expliquer un de ses dessins complexes à sa mère, des bruits qui laissaient entendre que sa mère ne comprenait pas vraiment ce qu’on lui racontait mais ne voulait pas la vexer ou paraître indifférente. Elle avait dû interroger le Troisième Borough sur l’avancée des travaux, se dit Alma, et était maintenant obligée de rester plantée là à glousser d’un air qu’elle espérait tour à tour étonné, admiratif, inquiet. Comme souvent quand deux adultes s’entretenaient, Alma ne comprenait qu’une faible partie de leurs propos et n’était même pas sûre la plupart du temps de l’avoir saisie proprement. D’étranges phrases et expressions se logeaient quelque part dans son esprit, fournissant un râtelier de fragiles crochets sur lesquels suspendre des liens hésitants, des fils de conjecture et de folles déductions reliant telle idée à telle autre jusqu’à ce qu’Alma ait soit une compréhension approximative des paroles qu’elle avait surprises, soit croule sous le faix de conceptions erronées, ridicules et alambiquées auxquelles elle continueraient d’accorder du crédit pendant des années.

Dans le cas précis, alors qu’elle écoutait les interjections inarticulée et diversement modulées dont sa mère émaillait le monologue du Troisième Borough, elle se fraya un passage entre les pierres d’achoppement du langage adulte et s’efforça de se représenter le sujet de leur discussion, en un diorama coloré mais cette fois-ci dans sa tête, une scène aux mille détails arrangés de façon quasi cohérente. Elle supposa que sa mère avait demandé ce que les ouvriers construisaient, et d’après la réponse il semblait qu’ils préparaient quelque chose portant le nom de Portimoth di Norhan, des mots qu’Alma savait n’avoir encore jamais entendus et qui pourtant ne la surprenaient pas, comme si elle les avait toujours connus. C’était une sorte de tribunal, ce Portimoth di Norhan, où des querelles étaient exposées et où chacun avait ce qu’il méritait ? Même si dans le cas présent, Alma avait plus l’impression que le Troisième Borough faisait référence à autre chose, en lien avec la menuiserie, et que ‘Portimoth di Norhan’ était le nom d’une sorte de jointure d’une ingénieuse complexité. Il fut question à ce sujet de lignes ascendantes qui convergeaient, et Alma supposa que c’était un peu comme un « assemblage », aussi put-elle imaginer qu’il s’agissait peut-être d’une armature ramifiée semblable à celle qu’on peut voir à l’intérieur du dôme en bois d’une église, où toutes les poutres vernies et cintrées se rejoignent en un nœud central. Pour une raison ou une autre, elle s’imaginait qu’il y avait une croix en pierre brut incrustée, sertie dans le bois de rose poli au cœur de l’arrangement.

Comme pour confirmer l’interprétation de l’enfant, le Troisième Borough expliquait à présent que c’était une bonne chose qu’il y eut autant de chênes au centre pour soutenir le poids et la tension. Disant cela, il posa une main couleur bronze sur l’épaule de Doreen, conférant ainsi aux yeux d’Alma un double sens à ses propos. Parlait-il de tous les chênes qu’on trouvait dans les jardins de la ville, ou faisait-il à Doreen une sorte de compliment, qualifiant leur mère de chêne, de pilier de bois capable de supporter les tensions sans se plaindre ? Toutefois, sa mère parut ravie de la remarque, pinça les lèvres d’un air timide, et fit un petit bruit de dénégation pour écarter l’idée qu’elle pût être digne d’une telle louange.

L’homme à la capuche retira sa main de sur la manche de Doreen, continuant son explication du travail qu’il supervisait et qui devrait être achevé d’ici un certain temps, exigeant que ses hommes travaillent nuit et jour pour honorer leur contrat. Il y avait là quelque chose de contradictoire, songea Alma. Elle était sûre que l’entreprise du Troisième Borough était une des plus anciennes de la ville, plus ancienne que les sociétés qui avaient leurs quartiers dans Bearward Street, avec leurs portails en piteux état au-dessus desquels les enseignes écaillées d’anciens propriétaires étaient encore en partie visibles, donnant sur des cours mystérieuses aux formes étranges. Certains pubs, lui avait dit un jour son père, étaient là depuis l’époque de Jacques Ier, et elle sentait que le bâtiment de ce Porthimoth di Norhan existait depuis à peu près aussi longtemps, serait encore là d’ici une centaine d’années, le Troisième Borough veillant encore au moindre détail de son art pour s’assurer qu’ils s’y prenaient bien. Pourquoi, en ce cas, un tel sentiment d’urgence ? se demanda-t-elle. Si la construction devrait prendre encore des siècles, à quoi bon s’inquiéter des délais à respecter ? Alma se dit que l’homme à la capuche devait planifier bien plus en amont que la plupart des gens, sans doute du fait d’importantes responsabilités à long terme.

Elle se tenait là sur les lattes neuves et serrées du plancher qui lui évoquait le pont d’un navire, celui de la même chanson qu’elle avait entendu chantée par les grands dans leur préau, un majestueux galion espagnol partant d’un isthme, quelque chose comme ça. Une main toujours refermée sur la poussette de son frère, elle regardait les quatre menuisiers zélés qui rabotaient et clouaient et trouva qu’ils ressemblaient un peu à des marins même si leurs longs tabliers blancs leur donnaient l’air de boulangers. Elle n’écoutait presque plus la conversation du contremaître avec sa mère maintenant, s’étant aperçue tardivement que les scies, les têtes des marteaux et les embouts des perceuses des ouvriers semblaient en or véritable, avec des diamants scintillant sur les manches là où auraient dû se trouver des têtes de vis. Intriguée de ne pas s’en être rendu compte plus tôt, Alma ne se préoccupa à nouveau du Troisième Borough et de sa mère que lorsqu’un mot qu’elle connaissait se détacha du sourd roulis de leur conversation.

Ils parlaient de quelque chose qu’ils appelaient une Enquête Vernall, qui était, supposa-t-elle, une sorte de commission décidant des caniveaux, angles, murs et bords du monde, où ils se trouvaient et à qui ils appartenaient. A en juger d’après les propos de Doreen et du gouverneur à capuche, il semblait que cette enquête était le seul événement que l’édifice en construction, le Porthimoth di Norhan, était censé accueillir – la seule raison pour laquelle on le construisait – mais c’était davantage le titre de l’enquête que son importance qui avait retenu l’attention de la fillette. Vernall était un nom propre, qu’on trouvait du côté de son père. May, la mère de son papa, la redoutable et sévère mamie d’Alma et Michael, s’appelait Vernall avant d’épouser Tom Warren, le grand-père d’Alma qui était déjà décédé depuis quelques années quand elle était née. Son autre grand-père était mort lui aussi, maintenant qu’elle y repensait, le père de Doreen, Joe Swan, un joyeux drille au torse puissant avec une moustache de morse, mort de la tuberculose après des années de labeur sur une barge, et qu’elle ne connaissait que par une photographie ovale et passée, accrochée dans le séjour d’Andrew’s Road, là-haut dans la pénombre sous la cimaise. Elle n’avait jamais connu ses grands-pères, aussi leur influence était-elle absente de sa vie et ne lui manquait pas. On ne pouvait en dire autant de ses grands-mères, ni de mamie Clara, la mère de Doreen qui vivait avec eux, ni de May, leur mémé, dans sa maison derrière l’église St. Peter, à la limite sud-ouest bordée d’herbes folles des Boroughs.

4 Commentaires

  1. Voilà une très très belle idée, merci de l’avoir eu.
    [-_ô]
    Je me suis permis de la véhiculer au travers de mon modeste (mais ambitieux) blog, et sur un site auquel je participe(certainement plus fréquenté) où sévissent quelques amateurs d’Alan Moore.

    On reste en contact, & hasta luego !

  2. salut,
    je ne sais pas quel est le stade d’aboutissement de ce chapitre (brut de première, à fignoler, fini-classé ?), mais en regardant de près le texte de départ et celui-ci, un certain nombre de remarques me viennent. Par exemple sur les « butterfly slides »… Je ne peux pas toutes les lister ici et puis peut-être que le traducteur s’en balance (au sens 3 du Petit Robert : (Personnes; musique). Avoir un rythme vivant. ➙ Swinguer. On n’a pas forcément la même idée du tempo). Bref, s’il y a une adresse à laquelle envoyer tout ça…

    Faut savoir donner la main à Sysyphe, sinon difficile de l’imaginer heureux.

    amitiés

  3. Pour ma part, j’ai lu cet extrait sans avoir le texte original sous les yeux, et ça marche du tonnerre ; l’envie de continuer est très forte.
    Ça présage du très très bon.

    Et merci de nous faire partager le travail de traduction, toujours intéressant et souvent indispensable : (je parle ici bien évidemment de « Mise en branle du sonar » ou encore « À plus d’un titre »).
    Il est regrettable que cette profession ne soit pas mieux reconnue, pas plus chez les lecteurs d’ailleurs, que chez les éditeurs.
    Pas à parts égales partout, il y a bien évidemment des exceptions, mais qui sont loin d’être la règle.

    Bref très belle idée, merci.

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