Rencontre avec Alan Moore dans Les Inrockuptibles, oct. 2016

Auteur d’un roman tentaculaire en cours de traduction, “Jérusalem”– qui sortira en France en 2017 sous la bannière des éditions Inculte – le gourou de la bande dessinée (“Watchmen”, “V pour Vendetta”… ) s’est confié lors d’une conférence de presse la semaine dernière à Londres. On y était.

Alan Moore a fait ses adieux jeudi dernier à la bande dessinée. Le scénariste star de Watchmen et de V pour Vendetta se dit lassé des super-héros. “Je ne supporte plus Batman et Superman. Les superhéros datent des années 50. Ils sont vieux. Notre époque mérite de nouveaux porte-paroles au lieu de ce recyclage perpétuel des mythes classiques”, a-t-il confié dans un club privé aux murs acajou, en plein Soho à Londres.

Cette retraite anticipée n’est pas juste l’effet d’un ras-le-bol : Moore publie ces jours-ci en Angleterre – l’année prochaine en France –  Jerusalem, un roman monstre qui lui aura pris une décennie à écrire. Ce projet littéraire ultra ambitieux place d’ores et déjà son auteur en successeur de Pynchon et David Foster Wallace – dont Moore admet être un énorme fan dans une interview du New York Times –, et en écrivain hors-norme et visionnaire. D’abord en raison de la taille du texte, spectaculaire, environ deux fois Guerre et Paix de Tolstoï. Ensuite par la fresque qui y est déployée : Jerusalem mêle les époques et les temporalités, à travers trente-cinq chapitres.

Au centre de son récit, une ville : Northampton. Situé à 100 km au nord de Londres, cette ancienne cité ouvrière va servir de décor aux vies parallèles d’une trentaine de personnages, habitants des “boroughs”. “En anglais, ce mot signifie “terrier”. C’est là qu’habite la population la plus pauvre, cette classe ouvrière qui a servi de main-d’œuvre à la révolution industrielle”, explique Moore derrière sa barbe grise broussailleuse, au style assagi ces dernières années, malgré des bagues en argent et une cravate couleur plumes de paon.

Northampton du Moyen Age à nos jours

Lui-même a grandi à Northampton : surpris avec de la drogue au lycée, il est viré à quinze ans, enchaîne les petits boulots, tanneur, homme de ménage (voir l’excellent documentaire qui lui a été consacré, The Mindscape of Alan Moore)…  Il acquiert par son statut de gamin autodidacte et d’ado rôdeur une connaissance organique de la ville. Pour dresser son portrait à travers les âges – de l’époque médiévale au XIXe et à aujourd’hui – Moore s’est appuyé sur les histoires de ses ancêtres et sur un livre, In Living Memory – Life in the Boroughs, une étude de sociologie locale parue en 1987.

On croise dans Jerusalem un tas de personnages fascinants : Alma, une artiste-peintre comparée à un “Frankenstein glam’ solarisé” ; Ernest Vernall, un ouvrier du XIXe employé sur un chantier de cathédrale ; Marla, une junkie accroc à Franz Ferdinand et la famille royale ; un SDF ; un frère bénédictin dans le Northampton de 810, un acteur de Vaudeville… Et il ne s’agit là que d’une mise en appétit.

Appelé à la rescousse par les éditions Inculte qui publieront la VF en septembre 2017, le traducteur et écrivain Claro (suivre son blog passionnant, Clavier cannibale) a commencé la traduction de Jérusalem en novembre 2015. Il en a déjà traduit plus de la moitié – à raison de 20 000 signes par jour. Pour Claro – qui a traduit William T. Vollmann, Mark Z. Danielewski, Kathy Acker et Salman Rushdie –, la difficulté tient à la géographie complexe du livre et au style, lorsque Moore se lâche dans certains passages : “Par exemple, le chapitre 26, nous explique-t-il,  il met en scène Lucia Joyce, internée trente et un ans à l’asile psychiatrique de Northampton. Ecrit dans le style de Finnegan’s Wake, il révèle Lucia et ses fantasmes, ses liens troubles avec son père, le tout pimenté d’une liaison saphique avec Dusty Springfield telle que l’aurait vue le héros de la série Le Prisonnier. Tout un programme.

L’homme aux 78 albums

Moore, âgé de 62 ans, a habitué ses fans du monde entier à son exigence, celle d’un historien, d’un scientifique et d’un chercheur. C’est en procédant ainsi qu’il a pointé le malaise politique des années 80, en détournant l’imagerie des super-héros américains dans la série des Watchmen, en un geste postmoderne qui inonde encore tous les blockbusters d’aujourd’hui. Dix ans plus tard, il imaginait une dystopie à l’ère fasciste avec V pour Vendetta, battue en brèche par un souffle anarchiste. Romantisme que l’on retrouve dans sa fresque victorienne sur Jack l’Eventreur, From Hell, autre géniale étude sur le mal.

L’homme aux 78 albums, qui s’est brouillé avec Hollywood après les adaptations de ses livres qu’il juge calamiteuses, est un être entier, extra-lucide, et il suffit de l’entendre s’exprimer de sa voix de stentor dans une conférence de presse pour en être persuadé. Son roman Jerusalem – titre en référence à un poème de William Blake – relève du tour de force romanesque, mais aussi de la magie.

“Je ne parle pas de la magie de Harry Potter, précise l’écrivain qui pratique le chamanisme depuis de nombreuses années. Je parle de la magie confondue avec l’art, qui modifie les consciences au même titre que les mots et répare les vivants”.

Emily Barnett

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