Rencontre avec Alan Moore dans Télérama, oct. 2016

Alan Moore est un homme rare. Reclus volontaire dans sa bonne ville de Northampton et désormais retraité de l’industrie des « comics », le génial scénariste des Watchmen, de From Hell et de V pour Vendetta fuit comme la peste les manifestations publiques, a horreur des voyages (il n’a d’ailleurs pas de passeport) et d’une manière générale, sort très peu de sa tanière. Il faut une occasion extraordinaire pour le voir en chair et en os il y a quelques jours dans un petit club cosy de Soho, au cœur de Londres. Accueilli et interrogé par le journaliste et critique rock, Charles Shaar Murray, l’ermite à la barbe fleurie est venu pour parler de Jérusalem, son second roman.

Tout juste publiée outre-Manche et aux Etats-Unis, cette somme de 1 400 pages (qui sortira en septembre 2017 aux éditions Inculte), s’est déjà attirée une pluie d’éloges. La critique anglo-saxonne qui le compare à James Joyce, Samuel Beckett et voit en lui « l’un des plus grands maîtres de la langue anglaise » ne s’est pourtant guère déplacée, épuisée peut-être par une lecture aussi consistante. Dommage pour elle, car à 63 ans Moore n’a rien perdu de son magnétisme, ni de ses talents de conteur, et les nombreux journalistes européens présents n’oublieront pas de si tôt sa prestation. Veste violette, canne en forme de serpent, bagouses plein les doigts, le géant aux yeux pâles et à l’accent rugueux a captivé son auditoire pendant presque deux heures. Ce diable d’homme est même parvenu à nous convaincre que sa petite ville des Midlands est bien l’omphalos, le nombril caché du monde ! Morceaux choisis.

Northampton

« J’entretiens des liens profonds avec ma ville, il y a quelque chose de vital entre nous. Lorsque je m’en éloigne, je ne suis pas à l’aise, je me sens comme Aquaman, un super-héros qui, s’il reste plus de deux heures loin de l’eau, finit par mourir. J’ai la même relation avec Northampton, certes je ne meurs pas, mais je m’affaiblis, je me délite. Beaucoup de jeunes artistes, d’écrivains n’ont qu’un rêve en tête, s’enfuir au plus vite de l’endroit qui les a vus naître. Moi, je me suis toujours senti bien là-bas, à ma place. Les gens du quartier ne me voient pas comme un scénariste connu, mais comme un vieux type avec des cheveux longs qui a toujours vécu là. Il y a plusieurs façons de voyager. Aujourd’hui, les gens se déplacent beaucoup, ils visitent des tas de pays, se frottent à plein de cultures différentes, ce qui est bien, et connaissent beaucoup de choses, mais en surface, à l’horizontale. Si on demeure longtemps au même endroit, qu’on s’intéresse aux gens qui vivent là, à l’architecture, à l’histoire, aux interactions entre familles et voisins, on accède à un niveau de connaissance profond et passionnant du lieu, c’est ce que j’appelle le voyage vertical. Je suis convaincu qu’en regardant un microcosme sous tous les angles, on peut saisir les principes universels qui régissent l’humanité. »

Les Burroughs

« C’est dans ce très vieux quartier de Northampton que se passe intégralement Jérusalem. Plus je creuse dans l’histoire de ce quartier, plus je l’explore, plus il m’étonne. Son histoire remonte jusqu’à l’époque romaine et peut-être même au néolithique. Un dialecte, des expressions étonnantes qui n’ont cours nulle part ailleurs dans les Midlands et dont plus personne ne connaît vraiment l’origine, ni même la signification, y sont toujours utilisés. Vous seriez étonnés du nombre d’évènements importants et de personnages célèbres (Oliver Cromwell, Charlie Chaplin, Richard Cœur de Lion…) ou anonymes qui s’y sont illustrés. C’est une ville qui a subi la guerre civile de plein fouet, c’est là-bas qu’a démarré la Révolution industrielle, qu’Adam Smith a eu l’intuition du capitalisme… Le mouvement gothique y est même né deux fois, la première au milieu du XVIIIe siècle sous la plume morbide de James Hervey, un écrivain ordonné prêtre un rien oublié, la seconde, deux siècles et demi plus tard, à l’initiative de David J [le bassiste et co-fondateur du groupe Bauhaus, ndlr.]. Il y a vraiment quelque chose de spécial par là-bas… »

Jérusalem

« J’ai passé dix ans à écrire Jérusalem, en accordant un soin extrême au langage, à ses variations et son évolution au fil du temps et des époques. Très vite le besoin de changer de styles s’est imposé. Ecrire à la manière de Joyce, de Beckett ou d’une Enid Blyton sous acide [l’auteure britannique des immarcescibles Oui OuiJojo Lapin et du Club des Cinq, ndlr.] s’est imposé pour ne pas sombrer dans l’ennui et la monotonie. C’était une façon de se faire plaisir et aussi, pourquoi le cacher, d’épater la galerie, une frime littéraire quoi… »

Comics

« J’en ai quasiment terminé avec les comics. Peut-être encore un volume de La Ligue des gentlemen extraordinaires, deux ou trois bricoles pour des magazines underground et après, plus rien. Ça ne m’excite plus et je n’ai plus rien à prouver dans ce domaine, quant à livrer des resucées de ce que j’ai déjà fait, je n’en vois pas l’intérêt ni pour moi, ni pour les lecteurs. Je préfère m’atteler désormais à des projets dont j’ignore si je pourrais les mener à bien. La littérature est parfaite pour cela : solitude absolue, liberté totale et dangers immenses… J’ai horreur des romans écrits en pensant au cinéma et dont la seule ambition est de devenir des films ; pas plus que je n’aime que les œuvres soient déclinées sur différents supports dans le seul but de faire plus de fric. Mes BD n’ont jamais été pensées pour devenir autre chose, d’où l’inanité totale des adaptations cinématographiques qui en ont été faites à Hollywood. La seule chose qui m’est jamais intéressée c’est d’utiliser à fond les possibilités spécifiques à la bande dessinée, de jouer avec les codes existants et de les pousser à leurs limites extrêmes. J’ai procédé de la même manière avec Jérusalem, et je doute fort que quiconque puisse un jour en tirer la moindre adaptation. Le plaisir est dans le texte et pas ailleurs. »

Stéphane Jarno

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