Traduire c’est vider des greniers

Pour un traducteur, les meilleurs dictionnaires sont les livres. Si le sens n’est pas un papillon, alors c’est un moustique, et rien de tel qu’une piqûre de rappel pour s’enfiévrer de ses possibles. Quand on traduit, on est traversé, bombardé par des particules sonores, mais également visité par des bactéries signifiantes, et l’on peine parfois à les cultiver, à les laisser se propager. Rien de tel, donc, qu’une immersion dans d’autres marécages pour refaire le plein de turbulences. Mais comme je crains que ce salmigondis d’images nuise à mon propos, partons en exemple.
Traduisant en ce moment Jerusalem d’Alan Moore, je baigne peu ou prou (plutôt prou) dans le contexte suivant: fantômes, maisonnette obscures, portes dérobées, hallucinations, jeux d’ombre et de lumière, présence énigmatique des objets, etc. Afin de ne pas perdre le fil, et surtout d’enrichir ma pelote (ah, zut, encore des images emberlificotées…), je me permets des excursions, des robinsonnades, bref, j’ouvre d’autres livres susceptibles de chasser sur les mêmes terres.
J’ai donc ouvert, instinctivement, Le Grand Nocturne, de Jean Ray, et ma foi la moisson n’a pas été décevante. Tant d’un point de vue lexical qu’imagé, le texte me fournit des pistes, déploie des échos, j’y glane d’utiles levures. Il ne s’agit pas forcément de mots ou d’expressions que j’ignorais, mais qui n’étaient pas actifs/actives présentement. L’acte de traduire resserre parfois la focale, et il est bon de faire des courants d’air pour que tout reste disponible dans l’air ambiant du cerveau.
Je fais donc mon « marché »: je relève le mot « ordonnance » dans l’expression « l’ordonnance des menus »; je profite de cette notation concernant les cercles laissés par des verres sur une table:

« au vernis brûlé par la pipe et le cigare et marqué par les rondes épures d’anciens verres et de bouteilles. »

Cet « épure » est précieux. Et que dire de « des chaises massives gonflées de cuir de Cordoue »? Voilà un usage de « gonflé » qui peut servir, c’est sûr. Je picore ici le mot « souvenance », là celui de « arrière-façade ». Je retiens cette « eau brumeuse », elle servira sans doute, tout comme ces « céramiques irisées ». Tant qu’on y est, empochons aussi ces « flacons pansus ». Ah, j’allais oublier, il me faut absolument ce « brasillement ».
Pour le traducteur, par une curieuse malice optique, se concentrer, c’est avant tout se diffracter. Il lui faut chercher ailleurs les mille et une calories verbales qui manquent à son esprit par trop tendu. Mais où ? par quelle méthode? Oh, le cerveau humain est ainsi fait qu’il guidera votre main vers le bon volume au bon moment. Sérendipité, ô concordance des temps.

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